Le manga débute assez tragiquement, alors que Shion vient de voir ses parents assassinés sous ses yeux dans le petit appartement que la famille occupe. Shion, tout comme son père, est passionné par le jeu de Shôgi et il semblerait que le mobile du meurtrier soit lié à ce sport. Suite, à cet événement, Shion se renferme sur elle même et perd l’usage de la parole. Adoptée par ses voisins de palier, la famille Yasuoka (également maître Shôgi), elle se perfectionne rapidement dans la discipline. Sept ans plus tard, elle participe à des tournois pour à son tour passer professionnelle.

L’intrigue de ce manga est loin d’être complexe, mais plusieurs histoires s’enchevêtrent les unes dans les autres : le meurtre des parents de Shion ; le retour en grâce de son père adoptif ; la soif de pouvoir de la plupart des concurrentes ; l’énigmatique Ayumi dont le seul but est de récolter un maximum d’argent ; l’attitude étrange et hautaine de Hani, maître de Shôgi ; le sponsort, Digital Phone, qui ns’intéresse moins au Shôgi qu’à la publicité que cela pourrait lui rapporter…

Au travers des événements et de la construction narrative, on sent bien les tensions liées aux tournois et la mélancolie de Shion. Renfermée, mais extrêmement intelligente et tacticienne, elle ne communique plus que par le biais d’un carnet ou elle exprime ses pensées par écrit. Le manga, même si sa trame générale concerne le monde du Shôgi, ne se focalise pas que sur les différents tournois et la volonté de progresser des protagonistes. Leur environnement et les passages concernant leur vie extérieure donnent une dimension supplémentaire au récit, le rendant plus vivant et humain.

Si le dessin, classique, est réalisé par un débutant, Jiro Ando, le scénario est dû à Masaru Katori, une écrivaine reconnue et prolifique. Si elle maîtrise parfaitement la complexité du Shôgi et sait retranscrire clairement les différents tournois, c’est à cause de son passé de professionnel de la discipline. Connue de son vrai nom, Naoko Hayashiba, elle abandonna la profession en 1995, suite à deux événements qui firent les choux gras des journaux à potin.  » Confession « , un recueil de photo de nus sorti en 1994 alors qu’elle est âgée de 36 ans, ainsi qu’une liaison adultère avec Nakaharo Makoto Meijin eurent raison de sa passion. Et ce, malgré son professionnalisme et son implication depuis l’âge de 12 ans. Plutôt tourné vers le roman pour adolescente et le scénario de série TV, c’est avec ce manga qu’elle retrouve le succès en 2004. Publié jusqu’en 2008 dans le magazine seinen  » Afternoon  » (Kodansha), la série est ensuite compilée en huit volumes reliés. En 2007, une série d’animé de 22 épisodes produite par le Studio Deen en est tirée.

Cette édition française, quelque peu tardive, permet pourtant de se familiariser avec le jeu de Shôgi, sport quasiment inconnu en France. La traduction est bien documentée et le lecteur ne sera pas perdu avec des termes techniques non expliqués. Les parties sont assez courtes et l’intrigue n’étant pas basé exclusivement sur ces affrontements, il est facile d’apprécier l’histoire quelque soit son niveau de connaissance du Shôgi. Néanmoins, les amateurs, qui sont quand même deux mille licenciés en France, y trouveront un excellent divertissement permettant de mettre en pratique leur connaissance tactique. Pour le néophyte, il est bon de signaler qu’ils peuvent se cultiver en lisant les six pages d’explication clôturant ce manga ainsi que celle se trouvant entre les chapitres. Ces informations, ont été rédigé avec le concours de Fabien Osmont et Benjamin Briffaud, tous deux membres de la Fédération française de Shôgi. Il est néanmoins dommage de ne pas avoir francisé le titre, car dans la version originale,  » Shion no Ô « , le Ô fait directement référence à la pièce maîtresse du jeu alors qu’ici, l’utilisation de l’anglais ne permet pas forcément de se rendre compte de cette subtilité.
 » King of Shôgi  » reste l’un des manga les plus intéressants sur le sujet car il est facilement accessible à un large panel de lecteur, ne se focalisant pas durant de longues pages sur des tournois de Shôgi interminables. Un pari ambitieux, mais somme toute bien réfléchi de la part de l’éditeur Pika.
Gwenaël JACQUET
 » Kings of Shôgi  » T1 par Masaru Katori et Jirô Andô
Édition Pika (7,90 €)
ISBN :978-2-8116-0470-7