Le récit commence en septembre 1941. Joseph a dix ans. C’est un gamin joyeux et farceur, très dégourdi, qui vit dans le 18ème arrondissement de Paris. Il est le dernier d’une famille de six enfants et son père possède un salon de coiffure, fréquenté par les gens de ce quartier populaire. Joseph est très proche de son frère Maurice, qui a deux ans de plus que lui. Les garçons font les quatre cents coups, expédient leurs devoirs pour aller jouer dans la rue et connaissent parfaitement les coins et recoins de leur territoire. Mais les Allemands, qui occupent Paris, décrètent alors l’obligation pour les Juifs de porter l’étoile jaune. Les parents Joffo décident d’envoyer Maurice et Joseph en zone libre pour les mettre à l’abri chez leurs frères aînés. Les deux enfants partent avec la consigne formelle de leur père : « Ne dis jamais que tu es juif ! » Commence alors un voyage périlleux, semé d’embûches et d’angoisses, un parcours initiatique qui change une vie à jamais.
Le roman de Joffo a connu un succès immédiat et a marqué des générations de lecteurs. Sa force principale réside dans le regard candide que porte le jeune narrateur sur son époque et sur son quotidien, sur sa manière de voir les Allemands et les troubles liés à l’Occupation. Son frère et lui, experts en débrouillardises, savent qu’ils sont constamment en danger, mais ils avancent sans cesse, portés par un instinct de vie et une forme d’insouciance et d’espièglerie très forts.
Le roman, traduit dans le monde entier, y compris en Chine récemment, a été vendu à 25 millions d’exemplaires.
Aujourd’hui, Joseph Joffo a 80 ans et vit toujours à Paris. Il travaille et continue à dérouler ses souvenirs avec une faconde et une jubilation sans pareilles, quand il participe aux conférences, débats et rencontres où on le convie. Il fait œuvre de transmission toujours plus que jamais nécessaire.

En 2008, Kris, 38 ans, écrit à Joseph Joffo :
« À l’anniversaire de mes dix ans, mon grand-père m’a offert « Un sac de billes ». Je ne vous l’ai pas encore dit, mais je passais toutes mes vacances et mes week-end dans une petite maison familiale sur la côte finistérienne.
Le long des plages, là, surgissaient un peu partout ces traces de la Seconde Guerre mondiale : forts abandonnés, blockhaus plus ou moins enfouis, obstacles antichars, etc. En conséquence de suoi, à Lampaul-Plouarzel, j’ai débarqué en Normandie plus de 200 000 fois, je suis mort en héros à peu près aussi souvent, j’ai permis le rapatriement à la nuit tombée d’un nombre incalculable de pilotes alliés abattus en terre bretonne, j’ai convoyé secrètement des tonnes d’armes pour les maquis, j’ai libéré à moi tout seul des convois entiers de belles résistantes prisonnières et promises à l’enfer concentrationnaire.
Un fois lu et relu « Un sac de billes », j’ai à mon tour si souvent passé la ligne de démarcation que votre frère Maurice en aurait pali de jalousie, j’ai ridiculisé des régiments entiers de SS lancés à mes trousses, j’ai puni des charrettes de vils collaborateurs. Parfois, avec l’aide de petits cousins enrôlés pour l’occasion, j’ai aussi sauvé des juifs, forcément innocents.
Nul ne sait quel homme, ou quel enfant, il serait en temps de guerre. Mais je pense qu’on peut tout de même se situer à peu près en temps de paix. Des livres comme le vôtre nous aident en tout cas à nous déterminer. Et à tenter de renvoyer, pour toujours, de potentiels futurs récits comme celui de « Un sac de billes » dans le domaine de la pure fiction. Pas dans celui de l’autobiographie. J’aurais bien sûr d’autres auteurs à citer … Mais vous faites indéniablement partie des constructeurs de ma personnalité de citoyen adulte. Et en tant que chef de travaux plutôt qu’en simple manœuvre.
Nous aurons toujours les livres, le vôtre en particulier. Et le propre d’un récit véritablement initiatique comme l’est « Un sac de billes » est de posséder une valeur intemporelle. Et c’est bien la raison profonde, outre tous les aspects proprement personnels développés plus haut, qui me pousse aujourd’hui vers ce désir que ce récit devienne aussi, un beau livre de bande dessinée. »

Aujourd’hui, trois ans plus tard, le désir de Kris est concrétisé. La bande dessinée existe et elle est belle. Vincent Bailly donne vie au texte de Joffo et au scénario de Kris. Il permet ainsi aux jeunes lecteurs, qui découvriront le livre et l’album, de se faire une idée plus précise de l’Occupation, d’un quartier parisien en 1941 et de la vie quotidienne de l’époque.

Ses images, aux couleurs chaudes, sont riches de mille et un détails : les enseignes des boutiques, les affiches de propagande montrant Pétain prônant la révolution nationale, les uniformes allemands, les interdictions visant les juifs, rédigées en allemand et placardées un peu partout, la signalisation installée dans la capitale par l’occupant. Et puis on aime aussi les deux personnages principaux, Maurice et Joseph, véritables titis parisiens pleins de vie et de ressources, que la folie imbécile des hommes va déraciner pour un temps.
« Un sac de billes » T1 par Kris et Vincent Bailly
Éditions Futuropolis (16 €)
Catherine GENTILE