« Sexe & violence » par Danijel Zezelj.
On ne remerciera jamais assez Mosquito d’éditer ce magnifique auteur contemporain depuis maintenant plus de dix ans. Cela démontre une fois de plus combien cet éditeur à l’œil et le goût pour repérer les grands artistes, mais aussi pour les soutenir avec passion puisque « Sexe & violence » est le neuvième album de Zezelj qui sort chez Mosquito. Le dernier album en date de Zezelj qu’avait publié cet éditeur était « King of Nekropolis » en 2009, une œuvre sublime que j’avais chroniquée de manière dithyrambique sur ce site. Car selon moi, « King of Nekropolis » reste à ce jour le chef-d’œuvre de Zezelj. Il y a tellement de talent et d’intelligence dans cet album que ça en fait bouillonner la rétine et le cerveau. Une œuvre comme une incandescence, une merveille de graphisme et de découpage, et une humanité bouleversante. Comment appréhender une nouvelle œuvre de Zezelj après avoir lu « King of Nekropolis », cette déflagration ? Comment pourrait-il faire mieux ? C’est un peu la question idiote qui vient toujours à nous lorsqu’on a été transcendé par l’œuvre d’un auteur. On espère et on redoute. Mais « mieux », ce n’est pas forcément un mouvement d’escalade ; ce peut être aussi la différence, la nuance… La richesse, donc. Après de telles émotions, j’avais si peur d’être « déçu » en ouvrant cet album… En le refermant, j’étais totalement bouleversé.
« Sexe & violence »… Derrière ce titre provocateur se cache une œuvre d’une immense sensibilité, d’une très grande pudeur, elliptique, poétique et profonde, mais aussi crue et brutale. Présentée comme un road-movie, cette histoire est en fait un kaléidoscope d’impressions, de sensations, une plongée dans le destin en bout de course de trois personnages, souvenirs réels et réalités fantasmées s’entrechoquant dans des va-et-vient narratifs et graphiques dont l’auteur a le secret. Le personnage principal est un soldat qui se fait tuer lors d’une opération militaire urbaine. L’album s’ouvre sur la séquence de ce décès brutal, et dès lors cet homme nous parle des deux femmes de sa vie : sa sœur, et sa femme. Est-il en train d’agoniser alors qu’il nous narre le portrait et le destin de ces deux femmes ? L’album en son entier n’est-il que l’expression des dernières pensées de cet homme abattu comme un chien dans le sale jeu de la guerre ? Peut-être… Nous ne sommes sûrs de rien, dans ce récit, nous devons appréhender les faits dans leur nébulosité, accepter de plonger dans quelque chose que nous ne maîtrisons pas mais qui – tout au fond de nous-mêmes – nous parle très fort. Croate, Zezelj a profondément été marqué par les conflits survenus en ex-Yougoslavie à la fin du siècle dernier ; ce n’est pas pour rien qu’il a fait des illustrations pour Amnesty International. Le thème de la guerre, de sa violence et de sa stupidité, se retrouve donc une nouvelle fois mis en scène par l’auteur. Ici, il n’apparaît qu’en introduction – véritable déclencheur du récit – pour très vite laisser place à la « vie d’après » de ces deux femmes. Mais il ne cesse de ronger l’espace par des récitatifs où aucun des personnages ne parle durant tout l’album à part le mourant, en voix off… Une litanie nous positionnant dans le champ de la mort, regardant de loin mais au microscope la beauté parfois en sursis de celles qui vivent là-bas, tout là-bas…
Après s’être enfoncée dans la précarité, sa sœur est en train de plonger dans la folie, habitant seule dans un cinéma en ruines et faisant de drôles de rêves où l’on tue l’expression artistique, où inlassablement le système broie et recouvre les espoirs de son pragmatisme meurtrier. Et la couleur sur les murs s’évanouit tant autant que les êtres s’effondrent. Le thème de l’inscription, de la trace, est fondamental chez Zezelj. Il stigmatise le combat contre la répression des idées et de la pensée, de l’expression artistique et de la libre parole. Il s’en sert comme métaphore afin de ne point foncer tête baissée dans l’expression hardcore de la révolte. Une révolte pourtant légitime… La femme du narrateur, elle, apprend la mort de celui-ci par un courrier et doit maintenant faire face à l’avenir sans lui, la vie sans lui, puisque tout s’est arrêté abruptement le temps d’une balle logée dans un corps. Elle va prendre sa voiture et parcourir les grandes étendues de villes et de campagnes, s’arrêtant en route pour aller voir son père et parler avec lui, puis continuant son périple sans but pour se rendre au seul endroit qu’elle puisse supporter. Cet homme et ces deux femmes constituent un triangle narratif et affectif qui structure le récit par les liens qu’il crée malgré la solitude des êtres.
Le ton employé par Zezelj pour aborder cette histoire de vie et de mort, d’amour et de violence, est direct et concis. Il ne parle pas tout le temps, coupant court à une logorrhée certes séduisante mais qui aurait enfoncé le récit dans un bourbier pathogène où la lumière n’aurait pas pu surgir telle qu’elle le fait ici. Car même si les paroles du narrateur témoignent d’un désespoir déchirant, il n’en reste pas moins que ce qui frappe le plus dans cette œuvre est cette soif de lumière inextinguible malgré l’horreur des faits. Zezelj choisit ses mots, les place savamment pour créer des rythmes de silence et de pensée, les distille avec précision. Zezelj est un grand et véritable auteur car il sait autant structurer son œuvre avec les mots qu’avec les dessins, abordant les deux facettes avec la même acuité. La place des mots dans la planche, dans la case, est ici un acte créatif en soi, devenant fragment du dessin. Oui, c’est ça. Zezelj ne se contente pas de raconter des histoires en images, il fait partie des rares à savoir à ce point faire des mots et des traits un ensemble où esthétique, composition et sémantique fonctionnent dans une telle globalité d’esprit.
Mais je ne peux évidemment pas finir cette chronique sans vous parler du dessin de Zezelj sur cette œuvre… Après le foisonnement de l’esthétique quasi-scientifique de « King of Nekropolis », Zezelj s’offre ici une liberté de trait plus brute, évitant le plus possible les fioritures pour ne garder que les contrastes les plus forts, poussant même jusqu’à l’abstraction. Nous retrouvons ici tout ce qui fait de Zezelj un grand artiste : composition des planches redoutablement maîtrisée dans leur découpage, leur rythme, et la circulation générale des lignes et des traits qui s’inscrit sur plusieurs couches visuelles, définissant ainsi d’autres liens de lecture. La vision d’une planche de Zezelj est toujours un choc. Il en va de même pour son sens aigu du contraste et des volumes qu’il crée dans un équilibre des masses parfait et un rendu très expressif. On notera que dans « Sexe & violence », Zezelj a fortement expérimenté la place du blanc, du vide, peut-être plus que dans d’autres œuvres. La place de la lumière, du soleil – qu’on nomme plusieurs fois comme on invoquerait la vie – y est prépondérante, brûlant souvent le contour de ce qui est dessiné, envahissant l’espace de sa blancheur de plus en plus aveuglante… Je pourrais encore vous parler longtemps de cet album et de cet auteur, mais je pense que vous avez compris combien je vous conseille plus que vivement de découvrir ou de lire à nouveau Zezelj, l’un des plus grands artistes contemporains de la bande dessinée mondiale. Son « Sexe & violence » est une œuvre tout simplement sublime, humainement bouleversante. Superbe.
« Cubana » par Lele Vianello et Guido Fuga.
Parmi tous les livres qui sortent dans la nébuleuse Hugo Pratt, « Cubana » tient une place à part. Comme une résurgence, un fantôme pouvant enfin s’incarner. Lele Vianello et Guido Fuga étaient des collaborateurs et amis d’Hugo Pratt, des « compagnons de voyage », comme le souligne si justement Silvina Pratt dans sa préface de l’ouvrage. Au sein de cet « atelier Pratt » qui ne disait pas son nom, Lele dessinait certains animaux, certains personnages, tandis que Guido s’occupait du dessin des véhicules… En 1993, dans sa maison de Grandvaux, Hugo Pratt et Lele Vianello travaillent sur « Jesuite Joe », et Pratt a envie de donner une suite à « L’Homme des Caraïbes », une bande dessinée qui était parue en 1977 et dont le héros était le marin Svend, sorte de cousin danois de Corto Maltese. L’idée était de profiter du contexte de départ se situant dans les années 50 pour plonger Svend dans un Cuba gangréné par les services secrets américains et la pègre du coin sur fond de révolution. Mais Hugo Pratt travailla sur d’autres projets, et disparut malheureusement en 95, laissant Svend orphelin. Deux ans plus tard, Vianello et Fuga décidèrent de reprendre ce projet, de lui donner enfin vie. Svend devient alors Cudd, porte la barbe, mais c’est bien lui que nous retrouvons, un peu comme dans une nouvelle vie, celle d’après le créateur mais nourrie par ceux qui étaient là. Personne d’autres que Vianello et Fuga auraient pu reprendre ainsi cette œuvre de Pratt, et comme sa fille et Silvano Mezzavilla le font remarquer en connaissance de cause : ce duo vénitien est le seul qui soit capable et légitime de continuer l’œuvre d’Hugo Pratt. Avec eux, nous aurions évité la suite calamiteuse des « Scorpions du désert » qu’on nous a servi il y a quelque temps… Il suffit de lire « Cubana » pour que cette évidence nous explose au visage, rendant caduque tout argument contraire en l’état des stocks.
En effet, dès qu’on ouvre l’album, le dessin de la page de garde est sans appel ; regardez l’ombre ronde et noire des roches, la composition et le sens du noir et blanc pour mettre l’espace en place : on est dans Pratt. Pas en le singeant, pas en le décalquant, non, Vianello ayant tellement dessiné en osmose avec Hugo du temps de son vivant… Il sait, c’est tout. C’est l’héritage du cœur, de la main qui trace dans la trace d’une autre main tout en étant soi. Ce qui est très appréciable, c’est que le statut et le talent de Vianello et Fuga leur permettent d’éviter tous les pièges que peut contenir un tel projet. Pendant un an, Lele et Guido ont patiemment réalisé cet album, ce dernier assistant le premier dans un esprit tout prattien. La connaissance et la pratique profonde du style de Pratt éclate au grand jour dès la première case de la première planche, et c’est un vrai plaisir de s’enfoncer dans cette histoire, ne pouvant qu’être admiratif et fasciné par le travail impeccable des deux compères. Ils réussissent la gageure d’être originaux et inventifs tout en collant au plus près du style du maestro, configuration idéale pour offrir une œuvre à la fois respectueuse et intelligente. Car il faut aussi parler de l’histoire, et là aussi on se régale. Cudd est coincé à Cuba, son bateau étant mis sous séquestre. Dans une ambiance à la John Le Carré, il va se retrouver bon gré mal gré dans le sillage d’espions et de personnages peu recommandables qui vont le mener là où il ne veut pas : dans les emmerdes. Sur son chemin, il va croiser une belle cubaine qui ne le laisse pas insensible, l’amenant dans l’ombre du Che. Entre le plaisir des yeux et le sel de l’intrigue, la belle approche de la personnalité de Cudd et des dialogues qui font mouche, « Cubana » est un album qui se lit avec un immense plaisir, et l’on se prend à espérer d’autres aventures sous le signe de ce duo…
« François d’Assise – Les Fioretti » par Dino Battaglia.
Gilles Ratier vous avait touché deux mots de cet album dans l’un de ses derniers « Coin du Patrimoine » (cliquez ici pour le lire), mais comme vous pouvez le lire depuis quelques jours sur le bandeau animé de BDZoom, l’album « François d’Assise – Les Fioretti » va recevoir le premier Prix Européen de la BD chrétienne le 3 juin prochain à Strasbourg. L’occasion de revenir sur cette œuvre d’une grande qualité esthétique et narrative puisqu’elle réussit même à faire palpiter mon cœur de vilain athée. Cette biographie de François d’Assise est une vraie réussite. Sur le fond, d’abord. Dans la manière dont Battaglia aborde son sujet, comment il le traite, dans quel esprit, on sent une vraie sympathie de l’auteur pour ce personnage chrétien assez absolutiste. Son empathie transparaît certes artistiquement, mais aussi dans une honnêteté de ton et de langage, évitant le parti pris orienté pour revenir au contraire à l’optique la plus respectueuse qui soit de la vie de ce saint. Battaglia semble avoir pris l’histoire de François d’Assise de manière frontale et ascétique, s’écartant de la pudibonderie et du folklore pour n’en tirer que la substantifique moelle, l’essence première de son message. Bien sûr, tous les éléments religieux sont là, mais nous sommes bien plus dans le témoignage direct de la vie d’un homme, de ses choix, de ses actes, que dans l’hagiographie exagérée. De sa prime jeunesse à sa mort, nous suivons le parcours de cet être qui voulut revenir au premier sens des choses, respirant pour s’ouvrir totalement au monde dans l’humilité et la franchise de cœur. Même si l’on peut être désappointé par le discours finalement extrême de cet homme de bien (extrême dans les répercussions concrètes que cela a sur le quotidien, non dans la beauté des mots et l’intention), je dois avouer que parmi les saints, François d’Assise m’a toujours touché par le fait qu’il parle aux oiseaux, au loup, aux arbres, aux herbes, à toutes vies animales, végétales, minérales. Un homme qui se sent autant frère des oiseaux ne peut être un mauvais bougre, et si je me permets cette petite digression personnelle c’est parce que je pense que Battaglia n’a pas été non plus insensible à cette facette de la personnalité de François lorsqu’il se lança dans cette aventure.
On a beau préférer Battaglia en noir et blanc, on ne peut qu’apprécier ses œuvres lorsqu’elles sont subtilement mises en couleurs. C’est ici le cas avec des tons semblant se greffer au propos dans une chromatologie faisant preuve d’humilité. À part quelques costumes d’époque hauts en couleurs par définition, peu de couleurs vives dans cet album ; juste des poussées de lumière, et beaucoup de blanc, en regard de tons sombres ou atténués sans jamais être éteints. Graphiquement, on peut remarquer plusieurs choses dans le travail de Battaglia sur cette œuvre, notamment la manière dont il traite la silhouette et surtout le visage de François d’Assise. Bien plus souvent que pour d’autres personnages, il insère des grattages dans la représentation de sa chevelure – débordant parfois sur le visage – qui donnent à la représentation de cet homme une certaine profondeur, une texture comme une métaphysique… On notera aussi combien Battaglia, faisant corps avec son sujet, envisage le dessin de la nature, de la faune et de la flore, dans une intention appuyée. Regardez son travail sur les feuillages, les troncs d’arbres, les herbes, les roches… C’est magnifique, tout simplement. Dans la case d’ouverture du chapitre Miracle sur le Mont Alverne, Battaglia penche même du côté de Toppi dans la représentation des roches, tentant des motifs dans une grande justesse de vision. Et lorsque Battaglia quitte le réalisme foisonnant pour le dessin plus « clair et simple », il nous offre de très belles scènes d’époque, comme un petit théâtre moyenâgeux, avec ses figures si typiques… Une vraie tendresse se dégage de l’album en son entier. On attend avec impatience le « Chat botté » adapté par cet auteur que Mosquito éditera prochainement…
Cecil McKINLEY
« Sexe & violence » par Danijel Zezelj Éditions Mosquito (13,00€)
« Cubana » par Lele Vianello et Guido Fuga Éditions Mosquito (14,00€)
« François d’Assise – Les Fioretti » par Dino Battaglia Éditions Mosquito (15,00€)