Personnage de tous les jours pour une histoire somme toute banal, mais raconté avec une sensibilité juste. © Inio Asano
Recueil d’histoires plus ou moins courtes, «  La Fin du monde, avant le lever du jour  » s’apprécie comme un disque dont on écouterait religieusement chaque chanson. Qu’on lise chaque histoire dans l’ordre ou le désordre, rien de gênant à cela, elles sont à la fois indépendantes et reliées entre elles par des interrogations philosophiques sur notre monde et la place de l’humain dans tout ça. Asano va même jusqu’à se fendre de textes explicatifs pour chaque histoire, à la manière d’un livret d’accompagnement de ce fameux disque. Ces textes humanisent encore plus le travail de l’auteur et offrent une réflexion supplémentaire sur le travail accompli et de manière humble se confie à ses lecteurs.

La vie est pleine de surprises, parfois bonnes, parfois mauvaises. © Inio Asano
Inio Asano est déjà connu en France pour avoir sorti les mangas  » Solanin « ,  » Le Quartier de la Lumière  » et  » Un Monde formidable  » toujours chez Kana. Si ces œuvres sont plutôt réalistes, il a commencé sa carrière comme créateur de gag mangas. Ici, nous sommes loin d’avoir une oeuvre humoristique, elle serait même assez pessimiste par moments. Néanmoins dans cette débauche de mauvaises vibrations, on décèle toujours un petit peu d’optimisme qui raccroche le lecteur à la réalité des choses et donne l’espoir nécessaire pour continuer de vivre. Chaque histoire peut se lire indépendamment des autres, elles ne sont pas reliées ensemble, sauf par une mélancolie ambiante et de nombreux questionnements sur notre place dans ce monde. Rien de bien philosophique, juste des interrogations de tous les jours, ces mêmes interrogations que se pose sûrement, en d’autres termes, le lecteur potentiel de ce recueil. Le talent d’Inio Asano émerge de cette retranscription  » juste  » du quotidien de tout un chacun. Les protagonistes sont classiques sans être banals, ils ont tous une histoire personnelle forte : jeune fille souriante, mais bien seule au final, quotidien d’un jour de congé, salarié licencié, mangaka ayant perdu ses rêves d’enfance, etc. Ils ont tous un avis sur le passé, le présent et même l’avenir.

Ce n’est pas parce que l’on sourit tous le temps que l’on n’a pas un rêve secret qui nous empêche de vivre pleinement et sereinement. © Inio Asano
Dotée d’un sens de la narration ouvrant sur un monde d’interrogations permettant de toujours avancer, loin du simple voyeurisme, la mise en scène transcende ces événements afin de les sortir de leur banalité. Le dessin y est pour beaucoup dans la construction de cette ambiance. Les personnages, bien que différents, ont certains traits communs et surtout un sourire immense. Ils sont assez stéréotypés tout en ne sortant pas vraiment du lot. Leurs banalités font leur force. Quant aux décors, nombreux, ils sont exécutés avec soins et situent parfaitement l’action. Bien présents tout au long du récit, ils savent s’effacer lorsque l’humain prend le pas sur la situation. Même si les trames servant à jouer sur les ombres foisonnent, l’auteur n’hésite pas à également utiliser une multitude de hachures pour souligner certains traits des protagonistes ou des décors. Cela donne une vie supplémentaire au dessin en le faisant en quelque sorte respirer, être moins mécanique. Ce manga n’aurait assurément pas été le même dessiné par une autre personne.

Les pages couleurs sont superbes et transcende l’ambiance existant déjà dans les pages en noir et blanc. © Inio Asano
Neuf pages couleurs sont dispatchées dans ce manga. Cinq au début et quatre au centre. Les décors sont pour la plupart tirés de photos retravaillées. Néanmoins, les personnages s’y intègrent en harmonie dans une ambiance assez terne malgré les ciels ensoleillés. Il aurait été dommage de s’en priver tellement le trait d’Asano se prête bien à ce type de mise en couleur ou les visages sont la plupart du temps dans l’ombre comme pour une photo prise sur le vif et en quelque sorte, loupées. Ici, rien de raté, ces défauts voulus sont la pour souligné l’instantanéité de l’action et la capture de ces moments vrais par le lecteur/spectateur.
La couverture est elle même une photo panoramique d’un ciel de fin de journée au moment ou le soleil disparaît avant une nuit d’automne. Lorsque l’on enlève la jaquette, nouvelle photo, celle-ci nous laisse découvrir ce qui semble être l’atelier de l’artiste avec sa documentation, son espace de travail et celui de repos.

Souvenirs naïfs de l’enfance qui resurgissent dans une vie d’adulte fait de questionnement bien plus terre a terre. © Inio Asano
Le titre de ce livre peut sembler énigmatique. C’est en fait la juxtaposition des intitulés de la dernière histoire  » La Fin du monde  » et de la première  » Avant le lever du soleil « . De quoi faire une liaison entre deux histoires, deux types de personnages bien différents.
Destinées en premiers lieux aux adolescents et aux jeunes adultes, ces saynètes de la vie quotidienne peuvent également être appréciées par les adultes. Ils se retrouveront sûrement dans ces réflexions intemporelles. Les plus jeunes eux ne comprendraient pas certaines scènes et pourraient même être choqués par les attitudes et propos des personnages. Une bonne bouffée d’optimisme pour se sentir moins seule face aux désarrois engendrés par une vie bien remplie.

Language crue, mais naturel.© Inio Asano
JACQUET Gwenaël
«  La Fin du monde, avant le lever du jour  » volume unique par Inio Asano Éditions Kana (15 €)