Ils passeront quinze ans dans ce village de Haute-Égypte y ouvrant une galerie d’art, créant un atelier pour les enfants et des collections de vêtements et de bijoux avec les artisans locaux. Quinze ans de bonheur, de rencontres chaleureuses, d’anecdotes, quinze ans dont ce livre est le témoignage, le « rapport » en quelque sorte, des charmes d’une auberge rustique à la découverte d’un peuple attachant, en marge des flots de touristes qui descendent des bus, non loin de là… sauf dans les mois qui suivent l’attentat meurtrier de 1997 !

Le couple se fait construire une maison et s’intègre indissociablement à la vie locale jusqu’à ce que, quinze ans plus tard, l’État décide de raser le village pour y construire un parking d’accueil pour les touristes. La population est alors peu à peu délocalisée ! Depuis, la toute récente révolution est passée, mais il est évidemment trop tard pour Gournah. Enrichi de photos d’enfants ou de réalisations vestimentaires, l’album constitue un reportage autobiographique avec ses bonheurs, ses espoirs et ses échecs, une chronique, comme dit le titre, qui donne de l’Egypte d’avant les émeutes une vision pittoresque et réaliste à la fois. En plus de 200 pages, les auteurs qui ne ménagent pas les détails quelquefois intimistes, nous mènent jusqu’à ces deux photos chocs : le village en 2006 et sa version rasée en 2010. Rappelons que Golo sait de quoi il parle quand il évoque l’Égypte puisqu’il a adapté « Mendiants et orgueilleux » d’Albert Cossery et signé « Mes mille et une nuits au Caire » (éditions Futuropolis).
Autre vision de l’Égypte contemporaine, celle du dessinateur hollandais Milan Hulsing qui propose dans sa «  Cité d’argile «  une sorte de conte sociétal inspiré du récit  » Al Khaldiyya  » de l’écrivain arabe Mohammed El-Bisatie. Au cœur de cette histoire étonnante, Salem, un fonctionnaire du Caire qui invente de toutes pièces une ville imaginaire, Hhaldiya qu’il situe dans le delta du Nil. Dans quel but ? Pour détourner de l’argent public ! Alors, pour rendre son utopie plus vraie pour les rapports qu’il doit rédiger, et pour pouvoir raconter efficacement son histoire et sa vie quotidienne, il la construit en argile dans son appartement. Mêlant le rêve et la réalité, il finit par se perdre dans ses propres affabulations. Ce récit sur les failles du système et sur la corruption qui pousse à la folie permet de brosser un portrait peu reluisant de la société égyptienne que connaît bien l’auteur puisqu’il vit sur place depuis plusieurs années.

Autant Golo dessine efficacement mais simplement dans un style assez jeté, sans esbroufe, autant Hulsing joue avec brio la carte du délavé sans contours et du pictural, sans souci de réalisme là non plus. Tout est dans l’atmosphère quasi fantastique, étrange, appuyée par la gamme de couleurs grisées ou jaunasses, aux noirs épais. Le lecteur ressort fasciné de tant de virtuosité et de dépaysement onirique.
Bons voyages,
Didier QUELLA-GUYOT (L@BD et blog)
«  Chroniques de la nécropole  » par Golo et Dibou
Éditions Futuropolis (21 €)
 » Cité d’argile  » par Milan Hulsing
Éditions Actes Sud – L’An 2 (19,50 €)