« 28 Jours plus tard » T3 (« Derrick ») par Leonardo Manco, Declan Shalvey, Alejandro Aragon et Michael Alan Nelson

Avec ce troisième volume, nous venons de franchir la moitié de cette maxi-série prévue en cinq tomes. Et pourtant… nos héros sont encore bien loin de leur but, puisqu’ils n’ont avancé que d’une centaine de kilomètres dans une Écosse infestée de zombies alors qu’ils doivent rejoindre Londres, seule ville où ils seront en sécurité. Après avoir croisé la route d’un groupe de survivants assez fébriles et retors, le trio poursuit son chemin, cette fois accompagné de Douglas, le fils de la « chef » de ces survivants. Mais la présence de ce jeune et fougueux compagnon ne va-t-elle pas handicaper plus qu’autre chose l’avancée de nos héros ? Derrick ayant déjà perdu la vue suite à l’explosion de leur bateau qui précipita notre trio sur les côtes écossaises, on peut légitimement se poser la question… Après « Selena » et « Clint », cet album ayant pour titre le prénom du troisième membre de notre trio aventureux, « Derrick », se penche plus avant sur la psychologie de ce personnage contrasté. Comment ce caméraman américain vit-il la sensation d’être un fardeau pour ses compagnons, les ralentissant plus qu’autre chose dans leur périple à cause de sa cécité ? Dans cette œuvre inspirée du film éponyme de Danny Boyle et faisant le lien avec le film « 28 Semaines plus tard », nous plongeons au cœur d’une cavale à haut risque, perdus en territoire infesté, traqués par les militaires et les sbires du gouvernement qui veulent tirer un avantage scientifique de la pandémie. Michael Alan Nelson a su tirer parti de ce postulat pour nous proposer un récit remarquablement bien rythmé, découpé avec une belle science de la tension narrative, n’abusant pas de grosses ficelles tout en jouant le jeu du road movie d’action horrifique. Tout ça est plus qu’honnête, et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’on suit nos héros dans leur aventure de tous les dangers, frissonnant ou riant avec eux dans une ambiance relativement angoissante… Cette dynamique narrative donne résolument envie de lire la suite de ce palpitant récit, qui plus est lorsque la psychologie des personnages est si bien abordée. Certes, on pourra regretter que l’excellent dessinateur argentin Leonardo Manco repasse la main à Shalvey et Aragon après l’épisode d’ouverture, mais l’ensemble reste de très bonne tenue, et les couvertures de Tim Bradstreet et de Sean Philips sont toujours aussi réussies. À suivre…

« Walking Dead » T13 (« Point de non-retour ») par Charlie Adlard et Robert Kirkman

J’arrive après la tempête, puisque ce treizième volume de « Walking Dead » est paru ce printemps en bénéficiant d’une aura particulière, appuyé par la diffusion de la série TV adaptée de ce comic que tout le monde attendait. Ce titre est devenu en peu de temps le fleuron du genre, un véritable phénomène qui rencontre un succès public et critique bien mérité. Considérée par beaucoup comme étant l’œuvre qui a réellement relancé le récit d’horreur dans les comics, « Walking Dead » est un récit fleuve qui maintient une grande qualité scénaristique, prenant le temps de creuser les situations abordées pour nous offrir un portrait de l’humain en sursis plutôt que la grosse cavalcade des attaques incessantes de zombies. « Walking Dead » est une œuvre sur l’humanité se débattant dans un environnement horrible, et non une œuvre d’horreur où se débat l’humanité. La nuance peut sembler dérisoire, mais elle est importante. Que de chemin parcouru, depuis le premier tome… Dans le présent album, nous retrouvons Rick et son groupe qui ont intégré la communauté d’Alexandria, un groupe de survivants ayant établi leur base près de Washington. Leur leader, Douglas Monroe, a bien du mal à gérer la cohabitation entre anciens et nouveaux, et il voit en Rick un shérif qui pourrait l’aider à maintenir l’ordre au sein de la communauté. Mais Rick est fatigué et échaudé, et lui aussi va devoir réguler ses pulsions internes tout en appliquant la loi. Cet équilibre précaire va avoir bien du mal à s’instaurer et ne se fera pas sans violences, certains membres d’Alexandria vont en faire l’expérience à leurs dépends… Encore une fois, Robert Kirkman s’attarde avec humanité sur chacun des personnages de son petit théâtre de l’horreur, disséquant les sentiments, les ressentis, explorant leurs failles psychologiques et les suivant dans leur parcours quotidien, entre angoisse et espoir. Certains mourront, d’autres se révèleront, certains ressortiront plus fort des épreuves qu’ils doivent traverser, d’autres encore vont se laisser totalement aller, ou bien continuer d’évoluer dans un flou à double tranchant. Utilisant avec talent la narration alternée, « Walking Dead » apparaît de plus en plus comme une œuvre chorale, Kirkman élaborant son récit comme un puzzle se constituant par pièces successives et complémentaires, nous laissant entendre comment la réalité collective se construit par de multiples facettes personnelles entrant plus ou moins en interaction pour la suite des événements. On sent beaucoup d’émotions, dans ces personnages, Kirkman les abordant simplement mais finement, laissant la logique ouverte à tous les contre-balancements internes. Alors qu’elle doit sans cesse contrer les attaques des « marcheurs » (les morts-vivants), notre petite communauté a bien du mal à réguler les tensions qui la traversent et le comportement violent de certains de ses membres. Kirkman exprime ses doutes et ses espoirs sur une humanité aussi intelligente que folle qui serait incapable de se préserver elle-même alors qu’elle se défend contre l’apocalypse en devenir. Qui a dit allégorie ?

« From Hell » par Eddie Campbell et Alan Moore

On finit ce Comic Book Hebdo avec un pavé, un monument, une œuvre phare réalisée par Moore et Campbell dans les années 90 et que tout le monde connaît : le fameux « From Hell ». Le fait que Delcourt ait sélectionné ce titre parmi les douze réédités pour fêter ses 25 ans d’existence (happy birthday) montre bien à quel point cette œuvre incarne la qualité que peuvent atteindre les comics au-delà de tous clichés, et combien Delcourt considère – grâce aussi à la passion de Thierry Mornet qui dirige la collection « Contrebande » – que certains grands auteurs de comics ont aussi participé à son identité et à son succès. Bien sûr, je ne vais pas commencer à vous parler en long et en large de cette œuvre sur laquelle tout le monde a déjà tout dit, mais en profite pour dire à ceux qui ne connaîtraient pas encore ce chef-d’œuvre que cette édition anniversaire est une belle occasion de franchir enfin le pas ! Joliment habillé d’une jaquette peinte, sombre et classe, avec couverture rigide, ce livre infernal se déploie sur près de 600 pages, Moore utilisant l’espace nécessaire pour élaborer sa vision du mythe de Jack l’éventreur au vu de tous les documents historiques ou biographiques disponibles jusqu’alors. C’est tout à fait passionnant, et l’on ne s’étonne pas de voir que Moore a trouvé dans ce sujet un terrain propice à l’expression de certaines de ses obsessions mystiques. Avec un talent fou, il narre cette histoire comme le ferait un feuilletoniste victorien de l’époque, nous faisant plonger au cœur même du quotidien des habitants de Whitechapel, reprenant l’hypothèse que la famille royale aurait été impliquée dans cet épisode meurtrier et désormais mythique de notre histoire, de notre inconscient collectif. Outre le talent entomologiste de Moore pour restituer les faits selon la plus grande véracité possible, c’est aussi le tour de force d’Eddie Campbell qui est notable ici, cet artiste ayant dessiné des centaines de pages dans une logorrhée graphique de longue haleine, impressionnante. Son style très lâché et pourtant de haute tenue a l’immense qualité de nous laisser voir ce qu’il y a à voir tout en nous plongeant parfois dans la noirceur, le fouillis, l’approximation, et donc dans la terreur. Accompagné de ses annexes où Moore revient sur la nature de son propos par rapport à ses recherches, ce récit graphique reste l’une des très grandes œuvres en bande dessinée de la fin du 20ème siècle. Indispensable !

Cecil McKINLEY

« 28 Jours plus tard » T3 (« Derrick ») par Leonardo Manco, Declan Shalvey, Alejandro Aragon et Michael Alan Nelson
Éditions Delcourt (14,95€)

« Walking Dead » T13 (« Point de non-retour ») par Charlie Adlard et Robert Kirkman
Éditions Delcourt (13,50€)

« From Hell » (édition du 25ème anniversaire Delcourt) par Eddie Campbell et Alan Moore
Éditions Delcourt (49,90€)