« Is it a bird ? Is it a plane ? No ! It’s Superman ! » Même ceux qui n’aiment pas les comics connaissent ce slogan, et chacun sait qui est Superman, l’une des icônes les plus reconnaissables au monde après Jésus-Christ… Dès le départ, il fut plus qu’un personnage, devenant très vite un symbole, celui de l’Amérique triomphante contre le crime, incarnant des valeurs de combat et de justice à l’aube d’une période sombre basculant dans la guerre. Et même si les comics made in Marvel ont depuis mis à mal la superbe des super-héros DC, même si Batman a remarquablement tiré son épingle du jeu, même si Wonder Woman a des atouts que ces messieurs n’ont pas, Superman reste l’archétype absolu du super-héros devant l’éternel, celui qui personnifie pour tout le monde le surhomme moderne. Oui, Superman est bien ce qu’on appelle une icône. Une renommée qu’il paya parfois cher, comme s’il fallait une contrepartie au succès : lorsqu’on est placé au firmament des héros, on ne peut pas se permettre d’être servi par un mauvais scénario et de mauvais dessins, on ne supporte ni la médiocrité ni la tiédeur. Mais en 73 ans de carrière, on ne peut pas non plus être constamment au top, les rédacteurs n’ayant pas tous les mêmes velléités de grandeur créatrice, les scénaristes étant plus ou moins bien inspirés, et les artistes n’étant pas forcément des surhommes ! Et puis, le revers de la médaille, c’est que Superman est devenu un tel monument qu’il fout la trouille à tous les auteurs et artistes : comment aborder un tel personnage, comment apporter une vraie pierre à l’édifice, après tant d’aventures parfois inoubliables ? Il y a de quoi intimider… C’est un peu ce qui arrive au protagoniste de ce comic.

« C’est un oiseau… » est en effet une œuvre un peu à part, et tout sauf une aventure de Superman. Steven T. Seagle, le scénariste, nous raconte une toute autre histoire, bien ancrée dans le réel : celle d’un scénariste devant justement s’atteler à l’écriture d’un comic de Superman alors que sa vie personnelle prend une tournure quelque peu désagréable. N’importe quel scénariste rêverait qu’on lui propose d’écrire pour « Superman ». Mais est-ce vraiment un cadeau ? Comment faire pour s’investir et écrire lorsqu’on a un tel poids sur les épaules ? Un sacré challenge, car le mythe peut tétaniser la création, bloquer l’imagination, faire perdre le boire et le manger sous une pareille responsabilité. Imaginez : Superman ! Rien que ça ! Seagle et Kristiansen avaient déjà abordé ce personnage dans leur carrière, mais ici ils passent de l’autre côté du miroir pour nous offrir une œuvre semi-autobiographique passant au crible tout ce que peut ressentir un scénariste face à l’Homme de Fer, comment il peut envisager ou non l’écriture d’un tel comic, ce qu’il ressent face au mythe, et les répercussions que cela a sur sa vie personnelle. Steven, notre « héros », n’est pas forcément fan de Superman. Il en garde même un souvenir ambigu et désagréable à cause de souvenirs d’enfance flous et inquiétants. Et puis à force de réfléchir au personnage, de le disséquer pour mieux l’exploiter, notre scénariste ressent de plus en plus une gêne, un désamour, voire un mépris – et même de la haine – pour Superman. Il trouve que c’est un fasciste, un sans-gêne, un crétin, un type qui se croit supérieur à tout le monde et qui fracasse du méchant pour protéger notre pauvre fourmilière. Il éprouve en fait une fascination/répulsion qui l’empêche d’amorcer un quelconque travail sur le personnage. Et c’est là que ce comic accède à d’autres strates de langage, nous offrant tout sauf un hommage bête et servile au super-héros. Sorte de mise en abîme de la vie réelle et de l’imaginaire, de la création au sein de la réalité, « C’est un oiseau… » devient alors une très belle réflexion sur la possibilité et l’impossibilité de créer, sur les valeurs de notre vie et nos aspirations, sur ce que l’on recherche dans l’art et la lecture, tissant des liens entre ce qui est, ce qu’on aimerait qui soit, et la résultante de tout cela.

En mélangeant des événements réels inhérents à la vie personnelle du scénariste et des préceptes issus de l’imaginaire des comics, Seagle nous offre une œuvre à tiroirs d’où ressort un questionnement sur notre propre courage et notre possibilité, notre capacité à vivre, à créer, à assumer les choses. Il dissèque autant la vie du scénariste que chacun des éléments constitutifs de Superman : le costume, les super-pouvoirs – et donc LE pouvoir –, la kryptonite, la forteresse de solitude, la notion de surhomme, etc. Il est servi en cela par le magnifique travail de Teddy Kristiansen, alternant les ambiances graphiques différentes selon les idées abordées : parfois proche de Kent Williams, Brancusi, Christian Cailleaux ou Dave McKean, son style changeant et pourtant cohérent – ne cassant pas l’équilibre esthétique de l’ensemble – est toujours d’une grande justesse, exprimant à merveille chaque facette du propos, sans artifice. Certes, on aurait souhaité que Seagle aille encore plus loin, proposant un essai très poussé plutôt qu’une semi-fiction, mais finalement là n’était pas son propos, préférant apporter un regard sensible, non universitaire, humain, sur le sujet. Et c’est très bien comme ça. Car la justesse de ton dont il fait preuve ici, sans tabou et pourtant pudique, aboutit en fin de compte à un merveilleux témoignage sur la création artistique, nos fantasmes de héros, et le sens premier de nos existences. Un comic sensible et intelligent sur Superman ? Oui, c’est possible…

Cecil McKINLEY

« C’est un oiseau… » par Teddy Kristiansen et Steven T. Seagle Éditions Panini Comics (16,00€)