Selon la formule consacrée, « j’ai déjà dit ici même et à maintes reprises tout le bien que je pensais de cette œuvre ». C’est vrai. Un chef-d’œuvre ne se contente pas d’un seul article global, on le suit, on l’explore constamment, on en découvre toutes les nuances et ramifications au fil répété des épisodes et des lectures. « Planetary » est sans conteste l’une des belles séries modernes jamais créées, une vraie merveille, un bijou d’intelligence, de talent, d’invention, servie par une équipe artistique redoutable. Warren Ellis pond ici l’une de ses œuvres les plus abouties, accédant à une certaine sérénité mystico-professionnelle qui semble transfigurer la nature même du récit: « Planetary » plonge autant dans la matière de notre conscience qu’elle ne s’échappe des sempiternels carcans indéboulonnables malgré l’intention. John Cassaday a mis en images les idées folles d’Ellis avec une jouissance palpable, l’univers alambiqué et contrasté de la série offrant un éventail de possibilités graphiques assez énorme; on pourra préférer le style des premiers épisodes aux derniers, cependant, Cassaday a maintenu une qualité qui fait plaisir à voir. Laura Martin, habituée à travailler sur les dessins de Cassaday, a mis en couleurs ces derniers épisodes avec le talent qu’on lui connaît. Un trio de choc! En refermant cet ultime volume, on ne pourra qu’admirer la constance de qualité du scénario d’Ellis, bouclant une boucle en moebius, architecte d’une logique à multiples niveaux que n’aurait pas reniée Moore. « Planetary » est une magnifique mise en abîme de l’univers des comics, terre imaginaire pourtant ancrée dans nos esprits, encrée sur le papier, influençant notre réel, s’avérant presque avoir une vie propre. Presque?

Toute la saveur de ces derniers épisodes tient dans les révélations qui nous sont faites sur certains des axes majeurs de la série, nous dévoilant avec justesse – sans trop de coup de théâtre – la nature même de ce qu’on lit. Ellis a échafaudé une logique où ses personnages sont conscients de vivre dans un univers en deux dimensions, et que le relief ne se fait que par truchement graphique. En affirmant cette conscience d’être des personnages de comics, ils valident par défaut le fait qu’ils ont une existence réelle, que l’imaginaire de papier a une vie propre. Dès lors, l’hommage de « Planetary » à la culture de l’imaginaire prend des proportions énormes, et des directions aussi différentes que complémentaires. L’ennemi de l’équipe Planetary pourrait bien être aussi l’ennemi de Wildstorm… L’identité de ces fameux « Quatre » – dont nous ressentons la menace invisible depuis le début de la série – nous est enfin révélée, véritable déflagration remettant en perspective la logique intégrale de la série. La Plaie prend alors une autre dimension – sans jeu de mot. Mais je vous en ai déjà trop dit, ou pas assez… La seule chose à retenir, c’est que « Planetary » est une œuvre brillante, qu’elle ravira tout fan de science-fiction, de littératures de l’étrange, de comics de haute volée. Fort heureusement, Panini est allé au bout de la série, ouf! Il eut été vraiment dommage qu’on s’arrête si près de la fin. Pourquoi dis-je cela? Pas pour relancer la polémique, mais le constat continue d’être édifiant, puisqu’à côté de certains rythmes effrénés de publication de certains titres, on peut se demander pourquoi il a fallu autant de temps pour enfin lire la fin de « Planetary« ! On avait déjà dû attendre une éternité avant d’avoir la fin de « Promethea« … Et qu’on ne me parle pas de raisons fumeuses sur le potentiel et l’impact des séries… Entre novembre 2008 et décembre 2009, 3 volumes du « Daredevil » de Bendis et Maleev ont été publiés en collection Deluxe. Depuis, plus rien, alors qu’il ne reste qu’un volume à éditer. Autre exemple, pourquoi être si fier d’éditer un chef-d’œuvre comme « Sandman » en annonçant qu’on édite son intégrale, et laisser l’aventure en stand by? Moi, je m’en fous, j’ai l’intégrale depuis longtemps, mais je pense à ceux qui sont trop jeunes ou qui n’ont pas pu acheter les premiers volumes au Téméraire ou chez Delcourt… Ne restent que deux volumes à éditer: les 3 et 4. Pourtant, silence radio depuis maintenant deux ans. DEUX ANS!!! Après avoir fait tout ce tintouin médiatique autour de Gaiman que eux publiaient enfin comme il se doit, Panini devrait avoir honte de publier certaines merdes avec cette ampleur et cet aplomb commercial alors qu’ils laissent s’éteindre des chefs-d’œuvre en instance d’être achevés… « Achevés », un terme que Panini interprète apparemment d’une autre façon que les lecteurs…

Cecil McKINLEY

« Planetary » T5 (« Le Dernier Mystère« ) par John Cassaday et Warren Ellis
Éditions Panini Comics (11,00€)