« En 20 ans de carrière, je n’ai scénarisé que 35 albums de bande dessinée » ! Luc Brunschwig est un auteur rare, mais sans le faire exprès : « je fonctionne comme ça », nous confie-t-il. Laurent Hirn, son dessinateur sur « Le Pouvoir des innocents » ne dit-il pas d’ailleurs de lui que « l’énergie qu’il dépense à écrire une scène équivaut à celle dépensée par les autres scénaristes pour un album complet ! » ? Alors , quoi de plus naturel que de batailler pour que ses séries se poursuivent, comme ce « Makabi » chez Dupuis redevenu « Lloyd Singer » chez Bamboo ? Et même si sa première réponse concernant la qualification de sa série est « Pffff ! C’est l’histoire d’un personnage dans le cadre d’un thriller psychologique », Luc Brunschwig part dans un grand éclat de rire et finit par se montrer aussi généreux dans ses explications que dans la densité et la richesse de ses récits.

L’histoire de « Lloyd Singer » débute chez Dupuis, sous le label  » Repérages « . À l’époque, la série est débaptisée de son nom originel pour devenir « Makabi » et la communication autour de celle-ci est surtout axée sur le « super héros » que devient le personnage principal quand il doit combattre, « alors qu’il ne s’agit, en réalité, que d’une anecdote dans la vie de Lloyd », précise Luc Brunshwig. Car si le héros de la série « prend le nom de Makabi et se masque quand il intervient physiquement, c’est pour ne pas devenir celui dont tout le monde a peur ou qui cherche à se battre. Ainsi, il protège son intimité. Mais il va se dévoiler progressivement ».
Seulement, le malentendu se crée avec le public et la série n’arrive pas à s’installer, malgré la parution de quatre volumes entre 2002 et 2007. « « Makabi » étant en perte de vitesse, les éditeurs de Dupuis décidèrent de la relancer en repensant et modernisant la maquette d’origine ainsi qu’en décidant de publier l’intégralité du deuxième cycle en un volume ». Hélas, cette excellente idée, qui aurait enfin mis en valeur ce brillant thriller atypique de Luc Brunschwig et Olivier Neuray, souffrit d’un quiproquo de présentation avec les libraires, laissant penser à ces derniers que cette intégrale n’était pas un récit inédit mais correspondait au seul premier cycle.
Les commandes, clairement insuffisantes pour une mise en place catapultent la série dans les tiroirs de Dupuis. Fin du premier acte !

Deuxième acte : Ne se satisfaisant pas de ce destin contrarié, Luc Brunschwig se met alors à la recherche d’un autre éditeur, qu’il finit par trouver en les personnes d’Olivier Sulpice et Hervé Richez, respectivement patron et directeur de collection chez Bamboo : « ils adoraient la série et voulaient à tout prix lui redonner sa chance, explique le scénariste d’ « Holmes » ».
Fini le coté « super-héros » sur lequel avaient misé les éditions Dupuis. Chez Bamboo, on préfère remettre en avant cet attachant anti-héros, aussi peu glamour soit-il. « Ce n’est pas un personnage aussi simple qu’on pourrait le croire à la lecture du premier tome, explique le scénariste ; car la complexité de Lloyd se précise au fil des albums, redéfinissant totalement le profil d’un être humain convaincu que sa vie est figée. Comptable au FBI, il mène, au début de la série, une vie de quasi-retraité qui va être bousculée et qui l’amène à se redéfinir de réussite en échec, tant personnellement, que vis-à-vis de son entourage familial. Au fil des albums se dessine un parcours initiatique qui le conduit du vieil homme qu’il s’imaginait être vers la renaissance de l’homme qu’il est. Les péripéties violentes auxquelles il est confronté le conduisent à repenser sa façon de percevoir les choses. »

Une vision à long terme car après le tome 6, qui paraîtra en juin, Olivier Neuray passera le relais à Olivier Martin, le dessinateur de « Face cachée » (Futuropolis) pour un futur cycle de 2 albums à paraître en 2012 et 2013.
Enfin, cerise sur le gâteau , c’est le vieux complice de Luc Brunshwig, le dessinateur Laurent Hirn qui a redessiné les couvertures des albums afin d’unifier et donner une vraie personnalité à la série. Un Laurent Hirn qui n’a jamais cessé de collaborer avec son scénariste du « Pouvoir des innocents », à laquelle les deux hommes vont bientôt donner une suite : « celle ci a toujours été prévue, nous confie Luc Brunshwig, pour imaginer comment la présence de Jessica Ruppert pouvait changer l’histoire. Nous avons profité du « Sourire du clown » (Futuropolis) pour affiner le récit qui se déroule dix ans après la fin du « Pouvoir des innocents », en 2007, Jessica Ruppert étant Ministre des affaires sociales d’un gouvernement démocrate. Le premier volume des « Enfants de Jessica » sortira mi 2011. »
Bien sur, « il s’est passé de nombreux événements réels entre 1997 et 2007 aux États-Unis, dont un certain 11 septembre 2001 », Luc Brunshwig a donc imaginé une seconde série dans l’univers du « Pouvoir des innocents ». « « Car l’enfer est ici », dessiné par David Nouhaud («  Maxime Murène « ) couvrira la période 1998 – 2001 et paraîtra également en 2011. » Une nouvelle série dont on peut, sans trop se tromper, imaginer que le scénariste a donné le meilleur de lui-même, lui qui avoue terminer chacun de ses récits « totalement épuisé ». Mais heureux. Et toujours souriant.
Laurent TURPIN

« Lloyd Singer » par Luc Brunshwig et Olivier Neuray
Éditions Bamboo, collection « Grand angle », 5 tomes parus (13€50) – Nouveauté en juin 2011
« Les Enfants de Jessica » T1 par Luc Brunschwig et Laurent Hirn Éditions Futuropolis, à paraître en mai 2011
La photo de Luc Brunschwig a été réalisée par son épouse – Tous droits réservés.