Cette incontestable figure majeure de la bande dessinée francophone, voire mondiale, en profite pour revisiter son parcours en le racontant à son « Philémon »(1), multipliant les anecdotes et tentant, par le fait, d’expliquer sa démarche : « J’improvise toujours. Quand j’ai une idée en tête et qu’elle me paraît suffisamment forte, je commence à écrire et l’histoire se crée au fur et à mesure. Je modifie mon texte au fil de l’inspiration. Par contre, quand je travaillais sur le scénario d’un autre, cela m’est arrivé avec, par exemple, l’adaptation du livre de Jules Renard, je ne modifiais rien. J’étais respectueux envers le travail du scénariste même si ce scénariste, c’était moi. Pour les premiers « Philémon », j’écrivais d’abord tout mon scénario comme un roman puis je le découpais comme pour un film ; lorsque je me mettais à le dessiner, environ six mois après, j’aurais bien changé quelquefois d’optique ou de façon de penser, mais je me forçais quand même à restituer mon texte tel quel. C’était un peu frustrant parce que j’avais l’impression de n’être qu’un exécutant de mon propre texte. Je dessinais une histoire que je connaissais déjà alors que j’aurais préféré la découvrir au fil des pages comme je la réalise aujourd’hui. Je me sens beaucoup plus enthousiaste : en me réveillant chaque matin, j’ai hâte d’aller à ma table à dessin pour voir ce qui va se passer et d’arriver à la fin de l’album pour savoir comment cela finit. »(2).
Outre cet ouvrage indispensable (qui ne met, cependant, pas trop en avant le Fred scénariste pour les autres, ce à quoi nous allons remédier avec cet article), les éditions Dargaud nous proposent aussi l’intégrale des quinze albums déjà parus du héros emblématique de cet immense et génial auteur d’origine grecque et de l’histoire du journal Pilote, en trois gros volumes cartonnés de format « roman graphique » ; donc, plus petit que les originaux : de quoi satisfaire, quand même, les appétits de lecture de ceux qui ne connaîtraient pas encore ce surréaliste rêveur, portant un éternel polo de marin bleu, qui apparu, dans le n°300 du « journal d’Astérix et d’Obélix », en juillet 1965 ; ceci grâce à son rédacteur en chef : René Goscinny !
Partant du principe qu’un dessinateur est aussi un homme à idées, le scénariste d’« Astérix », dont ce n’était pas le seul mérite, n’hésitait pas à pousser, dans la voie du scénario, certains auteurs dont il jugeait le trait inadapté, dans un premier temps, pour Pilote ; espérant faire naître, ainsi, des vocations. Ce fut le cas pour Nikita Mandryka (le célèbre auteur du « Concombre masqué ») et pour Roger Copuse alias Hubuc (dessinateur de « L’Aéromédon populaire » qui fut aussi journaliste sportif), mais aussi pour une bonne partie de l’équipe du mensuel Hara-Kiri, lequel venait de se faire interdire, pour la deuxième fois, en mai 1966 : Gébé, Reiser, Cabu et Fred ont ainsi été joyeusement invités à écrire des scénarios qui ont été distribués, ensuite, à d’autres dessinateurs. Cela veut-il dire que Goscinny imposait les dessinateurs à Fred ? « Non, il me les proposait. C’était une personne de grande qualité et nos rapports étaient très courtois et très délicats. »(2).

Avant même son arrêt momentané, Roland Topor et Fred avaient déjà quitté Hara-Kiri, en 1965, pour des motifs essentiellement financiers ; mais aussi parce qu’ils jugeaient que le magazine devenait trop vulgaire à leur goût. Aussi, quand l’interdiction d’Hara-Kiri est levée par arrêté ministériel daté du 25 novembre 1966 et que le mensuel est de nouveau autorisé à reparaître, en janvier 1967, contrairement à ses confrères Reiser ou Gébé qui vont y retourner, plus ou moins rapidement, Fred, quant à lui, s’installe définitivement à Pilote.
Né Othon Aristidès, à Paris, le 5 mars 1931, Fred débute avec des dessins d’humour publiés dans le courrier des lecteurs du bimensuel OK., en 1946, alors qu’il n’a qu’à peine quinze ans

; il côtoie ainsi les signatures de Raymond Poïvet, Kline, Érik, Pierre Le Guen, Jean Ache et d’un autre débutant, de seulement quatre ans son aîné, qui allait également devenir célèbre : Albert Uderzo ! Puis, étudiant au quartier latin, Fred participe à plusieurs publications aujourd’hui très recherchées comme Quartier Latin, Hebdo Latin, Zéro (où il publie sa première bande dessinée, « Journal de bord », en 1954) ou encore Baladin de Paris dont il n’est autre que le rédacteur en chef.

On le retrouve aussi au sommaire de revues françaises ou étrangères un peu plus connues, comme Ici-Paris, Paris-Match, Paris-Presse, Le Rire, France-Dimanche, Le Hérisson, Le Pèlerin, Samedi-Soir…, et même The New Yorker aux USA, Punch en Angleterre, Quick en Allemagne… ; magazines qu’il fournit en illustrations d’humour absurde. Ayant fait la connaissance de François Cavanna à Ici-Paris, puis de Georges Bernier (le futur professeur Choron) à Quartier Latin et à Zéro -journaux que ce dernier vendait par colportage-, c’est avec ces deux lascars que Fred va élaborer, en septembre 1960, le journal « bête et méchant » Hara-Kiri.
Il va en dessiner les trente et une premières couvertures, y imposer sa propre page de dessins humoristique (jusqu’au n°58 de décembre 1965) et y inventer « Tarsinge l’homme Zan » (du n°3 de décembre 1960 au n°11 de septembre 1961),

« Le Manu-Manu » (du n°12 de novembre 1961 au n°30 d’août 1963),

« Les Petits métiers » (du n°20 de septembre 1962 au n°31 de septembre 1963)…, ou encore le pataphysique « Petit cirque »(3) (du n°38 d’avril 1964 au n°64 de juin 1966) et autres « Contes de Fred » (du n°39 de mai 1964 au n°53 de juillet 1965) ; tout en assumant la direction artistique, dès le premier numéro : « Je sortais donc d’Hara-Kiri et les dessins que l’on pouvait faire alors, que ce soit Gébé, Reiser, Cabu, Wolinski, Topor et les autres, étaient complètement hors des normes de la bande dessinée traditionnelle qui venait surtout de Belgique. Cette école belge produisait des choses extraordinaires, il suffit simplement de citer les noms de Franquin, d’Hergé ou de Peyo pour s’en convaincre, mais elle restait classique dans le trait et dans la façon d’écrire et de raconter les histoires. J’avais proposé mon « Philémon » à Spirou et je m’étais fait jeter comme un malpropre. J’étais un peu perturbé par ce refus qui s’expliquait facilement : le public pour enfants étant très difficile. Je suis alors allé voir Goscinny qui était rédacteur en chef de Pilote. Il a tout de suite sauté sur mon histoire en prenant le risque de publier un graphisme et une écriture complètement inhabituels.

Comme les lecteurs n’ont pas accroché tout de suite avec la première histoire de «
Philémon », Goscinny m’a demandé si je voulais écrire pour d’autres dessinateurs. Il avait vu que j’avais beaucoup de facilité pour inventer les histoires et il y avait plein de bons dessinateurs qui restaient sur la touche parce qu’ils n’avaient pas de scénarios. Cela a duré deux ans, le temps d’imposer mon graphisme. »
La première série que Fred écrit pour quelqu’un d’autre n’est autre que « L’Aéromédon populaire », treize épisodes de quatre pages qu’il fallait découper et plier pour former un livre de huit planches, un de six et une longue histoire (« Justiflex contre Mastabax ») qu’Hubuc va illustrer du n°336 de 1966 au n°463 de 1968 (sans oublier quatre récits complets, de huit pages de petit format chacun, parus dans Super Pocket Pilote, en 1969. Dans ces histoires parodiant celles que l’on racontait au début du XXème siècle, tous les grands thèmes de la littérature populaire et de l’actualité d’autrefois sont exploités, mettant en scène des héros nommés Bombax (l’aviateur mystère),

Mandrax (le roi de la magie), Zozzo (le justicier analphabète), Plombax (le plombier masqué)… On y retrouve même « Tarsinge l’homme Zan », dans un récit où ce dernier affronte les copocléphiles !

Après quatre gags en deux pages aux n° 352, 358, 361 et 362 de 1966 (« Chic ! Chic ! Chic ! V’là le moniteur ! » illustré par Pat Mallet), Fred écrit divers récits complets, avec plus ou moins de plaisir, pour Hubuc, Ramon Monzon, Mic Delinx (dès 1966), puis (en 1967 et 1968) pour René Pellos, Georges Lacroix, Derib, Jean-Claude Mézières, Henri Dufranne, Jean Ache, Loro, Bob de Groot, Henri Desclez, Christian Godard, Georges Pichard, Roger Bussemey et même pour Terry Gilliam qui n’était pas encore le célèbre cinéaste que l’on connaît(4) !

Toujours pour Pilote, ou pour le petit format Super Pocket Pilote, il s’attelle ensuite à l’élaboration d’histoires plus longues (comme « L’Extraordinaire et troublante aventure de monsieur Auguste Faust » illustrée par Jean-Claude Mézières, du n°390 au n°403 de 1967)

ou de courtes séries humoristiques comme « Pan et la Syrinx » mise en image par Mic Delinx (quinze épisodes de six ou huit planches, publiés de 1968 à 1969),

« 4×8=32 l’espion caméléon » dessinée par Bob de Groot (voir « Le Coin du patrimoine » consacré à cet humoriste : http://bdzoom.com/spip.php?article4195), de 1968 à 1969, ou encore « Tagada tagada tsoin tsoin » (cinq délirantes « comédies musicales » dont le dessin semi-humoristique est dû à l’Espagnol José Bielsa, de 1968 à 1970). Sans oublier sa participation à la série « Valentin le vagabond » de Jean Tabary dont il scénarise un épisode à suivre (« L’Alchimiste », du n°517 au n°530 de 1969) et un récit de deux pages (« La Réussite » au n°543 de 1970)…

Et surtout son subtil « Time is money » avec Alexis (dont on vous dit tout dans « Le Coin du patrimoine » que nous avons consacré à cet excellent dessinateur trop méconnu : http://bdzoom.com/spip.php?article4320)(5) : « Il m’était difficile d’écrire pour quelqu’un d’autre : j’avais toujours en tête des images très précises, des angles de vue, des décors. Or, les dessinateurs avec qui je travaillais avaient naturellement une vision toute différente. Je devais donc faire abstraction de ma propre façon de voir les choses pour laisser le dessinateur mettre en scène. ». Voilà ce que déclarait Fred dans une interview accordée à Benoît Mouchart et à Jean-Pierre Mercier dans le n°15 de Neuvième Art, paru en janvier 2009 ; mais, dans « Fred : l’histoire d’un conteur éclectique », notre auteur complet rajoute quand même : « J’écrivais comme pour moi. C’est-à-dire que je dessinais les scénarios, même pour Alexis qui était un dessinateur extraordinaire. Au début, ça le gênait, il se sentait trop dirigé, mais il s’évadait avec un tel talent que j’ai toujours aimé le résultat. D’autres reproduisaient fidèlement… ».

À partir de 1968, Fred participera aussi, de loin, aux « Actualités » du journal Pilote, proposant quelques textes pour Gébé,

Reiser, Gotlib, Martial, Jean Chakir, Patrice Ricord, Florenci Clavé, Claire Bretécher, Yves Got… Mais à partir de 1973, il illustre lui-même tous ses scénarios : « Comme mon dessin était désormais admis, je n’ai jamais renouvelé cette expérience ! Cela m’a quand même formé à l’écriture, mais j’étais plus à l’aise quand je dessinais pour mon propre compte… Aujourd’hui, j’écris quand même mes dialogues avant de les dessiner ! Quoique, quelquefois je les écris tout en dessinant : je prévois un dialogue et d’un seul coup il vient sous la plume d’une autre façon ; dans ces cas-là, c’est comme si j’étais un peu le personnage. Je commence à dessiner une ou deux cases et les protagonistes parlent autrement, et même mieux que prévu la veille. C’est plus authentique… Je suis très perfectionniste mais je ne reviens jamais sur mes dessins : je me concentre beaucoup avant de réaliser une image de façon définitive… ».

Ses nombreux récits complets et illustrations teintés d’humour noir dont il est l’auteur complet, lesquels ont été pré-publiés dans Pilote, seront repris, pour la plupart, dans quelques albums aux éditions Dargaud : « Le Fond de l’air… et Fred » (en 1973), « Ça va ça vient » (en 1977), « Y’a plus d’saison » (en 1978), « Hum » et « Parade » (en 1982), « Le Noir, la couleur et lavis » (en 1997) et « Fredissimo : le meilleur de Fred (ou presque) » (en 2000).
Même après la disparition de Pilote, Fred continuera de dessiner ses propres scénarios, accumulant les chefs-d’œuvre oniriques : « Magic Palace Hôtel » (en 1977 dans Pilote, puis dans un album édité par l’auteur en 1980), « Cythère, l’apprentie sorcière » dans Pif Gadget (de 1978 à 1980), « La Magique lanterne magique » aux imageries Pellerin (en 1983), « Manège » chez Futuropolis (portfolio publié en 1983), « Le Journal de Jules Renard » dans Le Matin de Paris en 1986 (et en album chez Flammarion en 1988)… Et, bien entendu, ses trois derniers chefs-d’œuvre, publiés directement en album chez Dargaud, que sont « L’Histoire du corbac aux baskets » (1993), « L’Histoire du conteur électrique » (1995) et « L’Histoire de la dernière image » (1999).
Enfin, quand on lui pose la question de savoir qu’est-ce qui est le plus difficile, pour lui, de l’écriture ou du dessin ? Fred répond d’un air malicieux, en lissant sa moustache : « À mon avis, c’est l’écriture ; car, en général, le dessin ne fait que suivre le texte. Quand je disais que mes personnages arrivent à parler pendant que je les dessine, c’est parce que je les ai déjà en tête et que je vois très bien comment ils vont réagir, mais sans texte préalable on ne peut rien faire !

Le dessin est au service de l’histoire ! Je dis souvent que l’histoire c’est 80% du succès d’un album et ce n’est pas une réflexion péjorative pour le dessinateur, mais c’est une réalité. Le scénariste n’est pas le plus important car la bande dessinée est un tout ; mais la base, c’est le texte. Quand je mets en images mes histoires, c’est un peu comme une récompense : évidemment c’est un gros et long travail, mais ce n’est pas stressant comme quand j’écris. Je mets parfois une journée pour trouver un mot. Pour le dessinateur, le dessin c’est assez simple, on peut faire n’importe quoi, des plongées, des contre-plongées, une locomotive qui descend sur Mars… Il suffit d’avoir une vision dans la tête et on la réalise, n’importe quel dessinateur peut faire ça. Par contre, ce que n’importe quel auteur de texte ne peut pas faire, c’est d’inventer une locomotive qui descend sur Mars !
»

Gilles RATIER
(1) Pour en savoir encore plus sur Fred, outre les ouvrages déjà cités, on peut aussi consulter à bon escient les revues suivantes : (A Suivre) n°9 et n°23, Divergent 54 n°1, Les Cahiers de la BD n°9, Charlie (deuxième série) n°43, Pilote/Charlie n°15, Spot BD n°12, Haga n°45, Falatoff n°7-8, Trésadenn n°4, Phénix n°22 et n° 48, La Lettre de Dargaud n° 13, n° 25, n°49, n°56, n°66, n°67 au n°73, n°76 au n°78, n°80 au n°82, n°84 au n°86, n°88 au n°90, n°92, n°94 et n°96, Auracan n° 3, Le Goinfre n°13, Rêve-en-bulles n°8, Équinoxe n°2, BD Scope n°1, Bachi-Bouzouk n°7 et Bo Doï (HS) n°18 ; ainsi que les ouvrages : « Fred » par Bernard Toussaint dans la collection « Graffiti » des éditions Albin Michel (en 1975), « Les Années Pilote » par Patrick Gaumer aux éditions Dargaud (en 1996), et le « Guide FNAC de la bande dessinée » de Christophe Quillien (en 2005).
(2) Tous les témoignages de Fred reproduits ici proviennent d’une interview réalisée à Saint-Malo, en 1994, par Gilles Ratier : des extraits en ont déjà été largement publiés dans la deuxième édition (considérablement remise à jour) de son ouvrage « Avant la case », toujours disponible aux éditions Sangam, depuis 2005.
(3) « Les Petits métiers » seront pratiquement tous repris dans Pilote, de 1972 à 1973, tout comme les histoires du « Petit cirque » en 1973 (elles seront aussi compilées dans un album, chez Dargaud, la même année) et celles du « Manu-Manu » en 1977 (album Dargaud, en 1979) ; pour plus de détail voir la bibliographie établie sur l’incontournable site bdoubliées.com : http://bdoubliees.com/journalpilote/auteurs2/fred.htm.

(4) Patrick Gaumer (que nous remercions pour nous avoir fourni quelques infos, tout comme Jean Depelley qui s’est décarcassé pour nous trouver des pépites qu’il nous a aussitôt scanné avec sa gentillesse habituelle) nous signale l’anecdote suivante : d’après ce que lui a déclaré Fred, en public, lors d’une rencontre, en 2010, à Angoulême, Terry Gilliam -qui n’avait pas encore formé la troupe des Monthy Pythons, dont il sera l’un des membres les plus connus- avait pu, grâce à ce travail d’illustrateur, payer son voyage en Angleterre !

(5) Si les « Time is money » ont tous été réédités sous forme d’albums chez Dargaud puis chez Vents d’Ouest (hélas, souvent difficiles à trouver aujourd’hui), ainsi que « L’Extraordinaire et troublante aventure de monsieur Auguste Faust », en noir et blanc, dans le désormais introuvable « Mézi avant Mézières » publié chez Pepperland (en 1981), il n’en est absolument pas de même pour « Pan et la Syrinx », « 4×8=32 l’espion caméléon », « Tagada tagada tsoin tsoin » et ses « Valentin le vagabond » ! Qu’est-ce que les éditeurs attendent pour nous rendre heureux en redonnant une seconde vie à ces petits bijoux d’humour, de parodie et de poésie ???