Comme il est expliqué en préambule dans l’édito, toutes les tentatives d’édition de magazine de BD en France se sont soldées par des échecs. Ankama est réaliste sur ce projet ; tout le monde sait que cela sera dur, qu’il faudra faire ses preuves. La prépublication de BD en France n’est pas un secteur porteur ; il n’y a pratiquement plus que la revue  » Spirou  » qui continue d’être distribuée en tant que magazine proposant de la création, mais il est devenu plus une vitrine pour son éditeur (Dupuis) qu’une véritable source de revenu.
Au Japon, par contre, les différentes revues de prépublication de manga se vendent assez bien, malgré une baisse significative du tirage que l’on a observé ces dernières années. Les Japonais ayant souvent de longues heures à tuer dans le transport en commun, ils sont friands de magazines faciles à lire et vite consommés. D’énormes bacs récupérateurs de papier sont même disséminés aux sorties des gares : rien ne se perd, rien ne doit trainer. Le manga est, du coup, un excellent moyen de se divertir durant ces longs trajets chaotiques. Les histoires sont facilement repérables grâce aux différents papiers de couleurs répartis dans les magazines. Les séries sont analysées par les lecteurs et ils peuvent voter en retournant un coupon ; ceci afin de faire grimper leur série favorite et d’empêcher, ainsi, qu’elle ne soit supprimée dans les numéros suivants. Le succès d’un auteur tient réellement entre les mains de ses lecteurs. Il faut donc innover à chaque épisode et laisser un suspense permanent afin de se retrouver bien positionné dans le magazine et, consécration ultime, faire la couverture et avoir les premières planches du chapitre de la semaine en couleur.
«  Akiba Manga  » reprend à peu près les mêmes ingrédients avec une pagination moins imposante. Ce recueil fait quand même 228 pages et les 32 premières sont en couleur. Le reste est imprimé en noir et blanc sur un papier offset de base apparemment issue de papier recyclé. Le format (17 x 24 cm) rappelle plus celui des comics, mais est classique en matière de prépublication. La couverture couleur est en cartonnette souple et pelliculée, ce qui garantit une bonne tenue dans le temps.
Au niveau du contenu, on trouve huit bandes dessinées. Sept sont des créations originales pour  » Akiba Manga  » car elles sont scénarisées par des auteurs français et dessinés par des Japonais. L’autre bande dessinée, tout en couleur, est un manga inédit de Shingo Araki, le character designer des  » Chevaliers du zodiaque « . Publiée à l’italienne, cette histoire nécessite de tourner la revue pour la lire. Araki n’est pas, à la base, un dessinateur de manga. Il travaille plutôt dans l’animation même si, au départ, il s’est lancé dans le dessin en publiant quelques histoires dans les kashibon, revues à louer en vogue après guerre. Pour ce manga de quatorze pages,  » Sourire « , il a repris un scénario imaginé durant sa jeunesse. L’histoire se passe en 1958, à Nagoya. Ken, jeune lecteur d’illustrés, trouve une annonce pour un concours de dessin. Il décide d’y participer, mais il se rendra compte que le monde de l’édition est impitoyable. Entièrement dessiné au crayon et mis en couleur directe, ce travail n’a rien à voir avec le trait habituel que nous connaissons de Shingo Araki. C’est brouillon, mal colorié et l’histoire n’a ni queue ni tête. Même si Araki est une figure emblématique de l’animation japonaise, son nom ne suffit pas à faire de cet ovni un chef d’œuvre. On sent pourtant la maitrise des proportions et de la gestion de l’espace. Dommage que le reste ne suive pas.

© Shingo Araki – Ankama 2011
Les sept autres mangas sérialisés dans cette revue sont soumis au vote des lecteurs. Sur internet, il est possible de voir la tendance de chaque épisode et directement de voter pour le chapitre le plus apprécié en se rendant sur le site : www.manga-akiba.com. Il est également possible de voter par courrier, mais c’est vrai qu’à l’heure d’Internet un simple clic suffit.
Les sept séries composant ce premier numéro sont :
 » Les Dix de Sanada  » : scénario de Glou, dessin de Kosato.
Un jeune français s’endort et rêve d’un massacre ayant eu lieu dans le Japon ancien. Basé sur le légendaire ninja Sasuke Sarutobi, ce manga met en scène des faits surnaturels dans le Japon médiéval. Le dessin est nerveux, les traits sont simplement crayonnés et la mise en couleur ainsi que la trame grise sont réalisées à l’ordinateur. La mise en scène est variée et l’histoire, même si elle reste encore énigmatique, avance assez rapidement et sa construction semble claire. À surveiller, car la portée culturelle de ce titre peut être intéressante, l’histoire étant basée sur des faits historiques.

© Glou et Kosato – Ankama 2011
 » Terminus  » scénario de Luna Tick, dessin de Takada Katsura.
Kaede, jeune étudiante, vient de se jeter sous les roues d’un train, pourquoi ? L’histoire remonte dans le temps afin de nous expliquer ce suicide. Le dessin de cette série est classique et ressemble à beaucoup de mangas. Trait à la plume, trame pour les ombres, visages arrondis, environnement scolaire et protagonistes étudiants. La mise en page sait alterner les cases intimistes, les gros plans et les plans larges. Les décors sont détaillés et situent parfaitement l’action. Le scénario finit sur un clifhanger et personnellement, j’ai hâte d’avoir la suite. Cette histoire est présentée comme un shôjo manga, même s’il est composé d’héroïnes et que le thème du mal-être de la jeunesse semble plus correspondre aux jeunes filles, le dessin reste typiquement shônen. il fallait bien essayer d’attirer le public féminin.

© Luna Tick et Takada Katsura -Ankama 2011
 » Pandémonium  » scénario de Glou, dessin de Savan.
Première des deux histoires mises en image par Savan. « Pandémonium est le nom donné a la section d’élite de la police qui est censé lutter contre les phénomènes paranormaux, loups-garous, fantômes, sorcières, etc. Le scénario est convenu, le positionnement shônen revendiqué, et les personnages sont pour la plupart des héroïnes au caractère fort et aux formes généreuses. Savan dessine vite, tellement vite qu’il réalise deux fois vingt pages par mois dans la revue. Pourtant, il confond vitesse et précipitation, le trait est malhabile, les dessins bâclés et convenus. Les plans se répètent souvent et les décors peu nombreux. Tout est stéréotypé.

© Glou et Savan -Ankama 2011
À noter que l’illustration de couverture du magazine est tirée de cette histoire. Néanmoins, si le dessin de base est dû à Savan, c’est l’illustrateur Alexandre Papet qui l’a entièrement réalisé puisqu’il est également à l’origine de la création du logo  » Akiba Manga « . Une très bonne idée et une très bonne réalisation qui a su garder le meilleur du trait de Savan et l’enrichir. L’harmonie des couleurs, dans les tons rose et vert, finit d’embellir ce dessin.
 » Agent Suicide  » scénario de Daynhe Binatai et Glou dessin de Shino.
Thriller politique sur fond de terrorisme mondial. Ce premier épisode pose les bases de ce qui va amener l’action et le suspense. Le dessin à la plume est particulièrement réussi. Nerveux, mais juste, Shino, jeune mangaka talentueuse sait mettre en avant ses personnages. Ses décors sont nombreux et réussis, sa mise en page variée soutient parfaitement l’action et les drames qui planent sur cette histoire. Une réussite.

© Daynhe Binatai, Glou et Shino -Ankama 2011
 » Absynthe  » scénario de Glou et Yasmine, dessin de Savan.
On retrouve le dessinateur Savan pour la seconde fois dans ce numéro. Teoxane, l’héroïne est hantée chaque nuit par des cauchemars. Amnésique, elle a été recueillie il y a six mois par Jin Chevalier, jeune policier franco-japonais plein de charme. Histoire étrange desservie par un dessin bâclé où les protagonistes sont mal proportionnés et les décors simplistes, mais quand même plus présents que dans  » Pandémonium « . Espérons que les chapitres suivants auront au moins le même niveau que celui-ci.

© Glou, Yasmine et Savan – Ankama 2011
 » La Valse des corps « . Scénario de Daynhe Binatai et Yasmine, dessin de Hashiura Kenta.
Histoire policière où un profiler suit un tueur méticuleux qui depuis dix ans perpètre un meurtre tous les cent jours. La postface nous apprend que Hashiura Kenta n’a eu qu’une semaine pour livrer les vingt planches de son histoire. En effet, cela se ressent immédiatement. Mais bon, vu le niveau de dessin de ce jeune auteur, même un mois n’aurait vraisemblablement pas suffi à réaliser un travail digne de publication. Les personnes sont raides, le trait est froid, les décors inexistants, les proportions aléatoires, les cadrages simplistes… Ce travail n’est même pas suffisant pour figurer dans un fanzine, on le croirait fait par un élève de CM2 à l’heure du gouter. Le plus gros souci de cette histoire est qu’il faudra la supporter encore pendant trois numéros avant qu’elle ne soit remplacée. Ça va être long.

© Daynhe Binatai, Yasmine et Hashiura Kenta – Ankama 2011
 » La Mort en grève  » scénario de Daynhe Binatai et Yasmine, dessin de Harada Midori.
La mort vient de disparaitre, plus personne ne décède et c’est la panique dans l’au-delà. C’est donc le moment opportun d’envoyer un nouveau prophète. Si le scénario n’est pas des plus originaux, le dessin de son côté sort de l’ordinaire. On est loin du manga traditionnel à part le noir et blanc omniprésent. Les personnages sont particulièrement soignés, leurs attitudes justes et leurs traits reconnaissables. On sent la patte professionnelle derrière le graphisme. La mise en scène est irréprochable, les plans parfaitement gérés. Les décors sont peu nombreux, mais soignés et explicites. De quoi séduire les lectrices les plus exigeantes ! Espérons que l’histoire suivra.

© Daynhe Binatai, Yasmine et Harada Midori – Ankama 2011
Le reste du magazine est composé d’articles culturels. En pages couleur au début : critique des OAV de Cobra et du jeu Marvel vs Capcom. En pages noir et blanc, en fin de revue : critiques de quatre mangas traduits, historique succinct de la BD japonaise, article sur le quartier d’akihabara, l’édition belge de Japan Expo, le Nouvel An japonais et une recette de Bento.
Le titre du magazine vient d’ailleurs du nom de ce quartier de Tokyo réputé pour être le lieu de rendez-vous des Otaku et autres fans de manga, de haute technologie et de produits innovants.

© Ankama 2011
Un numéro bien complet, assez varié et surtout un pari osé. Si certains mangas ont du succès, des recueils seront édités. Les autres finiront leur vie oubliés en dernières pages du magazine avant de disparaitre. L’éditeur fera néanmoins en sorte de laisser à l’auteur au moins trois chapitres pour clore dignement la série.
Vendu à un prix abordable, ce magazine peut trouver son public. Attendons le mois prochain pour juger de son potentiel réel.
Gwenaël JACQUET
Akiba Manga n°1
Édition Ankama (4,95€)

Une très belle couverture pour ce numéro un réalisée par Alexandre Papet d’après la série  » Pandémonium  » de Glou et Savan © Ankama 2011