Ce ne sont pas uniquement les spécialistes, les fans de BD, qui ont fait le succès d’« Aya », mais un public beaucoup plus large, y compris africain. Dans les interviews qu’elle donne, Marguerite Abouet se réjouit de constater que les mamans africaines de Paris entrent dans les librairies pour se procurer « Aya ». La série rencontre également un beau succès dans les pays africains francophones ; en particulier en Côte d’Ivoire où elle se classe parmi les meilleures ventes de la Librairie de France d’Abidjan. Gallimard a d’ailleurs fait un tirage spécial pour le marché africain, en couverture souple ; ceci afin de réduire les coûts d’édition et pouvoir proposer chaque album à 4000 FCFA (6 euros) car l’accès au livre y demeure très problématique pour différentes raisons.
Akissi, la petite Ivoirienne, est en quelque sorte la petite sœur d’Aya et ses aventures s’adressent aux plus jeunes. L’éditeur a adopté une pagination et un format différents, plus maniables et lisibles pour les lecteurs. Aux crayons, Mathieu Sapin remplace Clément Oubrerie accaparé par l’adaptation d’Aya.
Akissi est une fillette de 7, 8 ans, très vivante, toujours en mouvements, et un peu chipie sur les bords. Elle est toute menue et porte fièrement de petites nattes fines ornées de perles colorées qui se dressent sur sa tête comme autant d’antennes souples, la mettant en résonance avec le monde. Elle a une maman, vêtue de tenues traditionnelles en pagne, un papa en costume-cravate (travail oblige), un frère un peu plus âgé, Fofana, une grande sœur, Victo, et quelques bonnes copines.
L’album se compose de sept histoires courtes de six planches chacune : Attaque de chats – Match de foot – Bonnes mamans – Animal domestique – Ciné home – Langue bien pendue – Ver solitaire.

Quand Akissi est chargée par sa maman d’apporter du poisson à la mère de Majo, elle n’imagine pas que son chemin sera semé d’embûches et de félins affamés et amateurs …
Lorsqu’elle veut jouer au foot avec Fofana et ses copains, elle se fait traiter de fille tout juste bonne à garder les poteaux. Après quelques palabres avec ces garçons machos, qu’elle traite de margouillats, elle règle le problème de manière radicale.
Akissi aime aussi jouer à la poupée avec ses copines. Mais c’est beaucoup plus amusant avec un vrai bébé. Pauvre bambin !
Akissi se plaint auprès de ses parents de n’avoir pas de petit frère pour jouer. Aussi reçoit-elle un singe en guise d’animal domestique. Mais la vie avec Bambou n’est pas de tout repos et l’expression « faire le singe » n’est pas vaine…
Il y a la télé chez Akissi et Fofana. Une belle occasion pour eux de gagner quelques francs CFA en invitant les enfants du quartier à venir voir les aventures de Spectreman et de Bouba le petit ourson quand les parents sont partis. Mais il se trouve que papa rentre plus tôt que prévu. Rien ne va plus.

Fofana et ses copains font griller les pigeons qu’ils viennent de chasser. Ils envoient aussitôt promener Akissi qui en réclame une part. La fillette à la langue bien pendue se venge car elle a une belle collection de bêtises à rapporter à ses parents.
Rien ne va plus à la maison, Akissi a très mal au ventre ; elle a attrapé le ver solitaire. Sa maman la soigne et la fillette fait une découverte amusante qu’elle montre à tous. Une manière bien particulière de faire partager ses maux à toute la famille.
Sept histoires d’enfants, tirées de la vie quotidienne d’une famille ivoirienne. Elles parlent des relations entre frère et sœur et avec les parents, des petites jalousies, des jeux entre amis, de la place des filles dans la société, de la fascination de la télévision dans un quartier où peu de familles peuvent se l’offrir, des petites choses ordinaires qui tissent la vie. Le personnage d’Akissi est réussi, autant sur la forme que sur le fond. Elle a du caractère et de l’imagination, veut toujours avoir le dernier mot et une place bien à elle. Ces histoires, savoureuses et amusantes, situées dans la Côte d’Ivoire des années soixante-dix, une période plutôt faste pour le pays, ont pourtant une valeur universelle. Elles résonnent très fort aujourd’hui alors que ce pays vit une situation explosive.
Tout comme « Aya » (voir notre chronique sur le dernier opus de la série : http://bdzoom.com/spip.php?article4672), la série « Akissi » ne propose pas une vision idyllique de la Côte d’Ivoire, mais pas non plus misérabiliste. Elle montre les gens, dans leur vie et leur quartier, avec leurs joies et leurs peines. C’est bien cela qui en fait le charme et le succès.

À la fin de l’album, quelques bonus : des explications lexicales du français ivoirien et la fameuse recette des Crottes de bique…
Catherine GENTILE
« Akissi » T1 (« Attaques de chats ») par Marguerite Abouet et Mathieu Sapin
Éditions Gallimard jeunesse (9,90 €)