« Les Inédits Alan Moore » par Alan Moore & co.

Éditer les récits courts qu’Alan Moore écrivit pour la mythique revue 2000 A.D. semblait une très bonne idée, Moore étant devenu ce qu’il est devenu en créant ce qu’il a créé (c’est-à-dire – mais vous le savez – l’un des auteurs les plus importants de l’histoire contemporaine des comics). La publication de ses œuvres courtes parues au début des années 80 dans ladite revue permet en effet aux fans et à tous ceux qui s’intéressent à lui de lire un pan intéressant et formateur de sa carrière avant qu’il ne décolle avec « Swamp Thing », « V for Vendetta », « Watchmen », etc., etc., etc. Il est toujours passionnant d’avoir accès à ce genre de documents, c’est plus qu’évident. Mais lorsqu’on se lance dans pareille aventure éditoriale, on ne le fait pas sans appareil critique, sans volonté de proposer aux lecteurs un dossier digne de ce nom leur permettant de replacer les choses dans leur contexte et de mieux les apprécier. Je dis cela, car malgré le fait que de plus en plus de critiques, journalistes et spécialistes commencent à prendre en compte le nom de 2000 A.D. (se réveillant à la date éponyme futuriste), aucun réel effort n’est fait pour asseoir l’importance de cette revue dans l’histoire de la bande dessinée en la présentant comme il se doit. Cela devient presque une lacune. Soleil devrait s’inspirer des actuelles rééditions en intégrales de Dupuis, nous offrant de passionnants dossiers, comme pour « Gil Jourdan », par exemple. Mais bref. Ici, on s’est contenté de compiler les histoires, sans un mot ni avant-propos ni annexe ni introduction ni quoi que ce soit. Dommage !

Ceci étant dit, je vais tout de même vous dire deux mots du contenu. Sachez que – malgré l’intérêt historique certain de la chose – nous n’avons pas affaire ici au meilleur de Moore. C’est agréable, sympa et tout ce qu’on veut, mais Moore se faisait alors les dents, avec plus ou moins de bonheur. En fait, tous ces récits sont fortement influencés par l’esprit EC Comics, avec ses courts récits en noir et blanc mélangeant effroi et humour, présentés en exergue par un personnage pittoresque nous invitant à la lecture de ce qui suit (repensez au gardien de la crypte, par exemple). L’hommage et la façon de faire sont à peine voilés, et c’est ainsi que le grand Tharg nous propose de nous plonger dans une science-fiction angoissante et jubilatoire dans les fameuses séries « Future-Shocks » ou « Time Twisters ». Mais vous pourrez lire aussi les aventures déjantées d’Abelard Snazz, ainsi que quelques histoires éparses. Je ne suis pas fier d’être en colère en écrivant ceci, je ne cherche pas la polémique, mais franchement, parfois, ne doit-on pas réagir, face à une surproduction qui néglige le travail éditorial au point de ne plus proposer que des produits ? On ne peut pas tout accepter, béat et niais, en criant à l’incontournable dès qu’il s’agit de Moore ou d’un autre génie. Un génie, ça se mérite, et on se doit de bien l’éditer. Malgré tout, le contenu de l’ouvrage reste incontournable, bien sûr, et ravira les fans. Ma mauvaise humeur ne va pas aller en s’évaporant avec l’ouvrage suivant qui me rend malade alors qu’il devrait être indispensable.

« Alan Moore, tisser l’invisible » sous la direction de Julien Bétan.

Bon, euh… Moi, très sincèrement, j’aimerais ne rien avoir à reprocher aux Moutons Électriques… Au contraire, étant fan de comics depuis toujours, j’aimerais ne souhaiter que ça, qu’un éditeur français consacre enfin une collection à des ouvrages dédiés aux comics. J’aimerais fermement et follement me répandre en articles dithyrambiques, hurlant « Alléluia, enfin les choses se décoincent, enfin quelqu’un réagit et propose! ». Oui. J’aimerais tant. Mais je ne sais pas ce qu’ils ont – ou ce qu’ils veulent, ou ce qu’ils sont – aux Moutons Électriques, mais leur production laisse dubitatif. Pas à cause de leur choix éditorial (je ne peux que me réjouir de pouvoir lire des ouvrages sur Steranko, Kirby, Moore, bientôt Miller et Ditko : bravo!), mais à cause du choix de leurs collaborateurs, assez orienté, et orienté vers quelque chose qui nous ronge comme un ver : les nouveaux soi-disant grands spécialistes de la BD qui s’affirment avec agressivité, prétention, et une fausse modestie très imbue d’elle-même. Ces fameux « grands spécialistes » qui tentent de bluffer tout le monde avec un certain discours cachant à peine une vision de l’histoire de la bande dessinée qui repose sur des analyses fausses, injustes, réactionnaires – voire négationnistes – avec une vraie violence dans le ton et les intentions. Ces messieurs veulent faire leur place, quitte à cracher et déglinguer et assassiner ce qui leur a pourtant un jour permis d’accéder à leur petite renommée, réécrivant l’histoire à grands flots d’analyses aussi pédantes qu’inintéressantes et n’encensant qu’eux-mêmes ou leurs petits copains.

Je ne parlerai pas du livre consacré à Steranko qui – sans être inoubliable – était acceptable. Mais c’est tout de suite après que ça se gâte. Je n’avais pas voulu faire d’article sur le fameux « Les Apocalypses de Jack Kirby » signé Harry Morgan et Manuel Hirtz chez le même éditeur, car que dire là-dessus à part qu’ils se sont plantés sur le sujet (et il faut le faire, car nous avons maintenant énormément de matériel, notamment aux États-Unis, pour faire un travail au moins sans contresens sur le King) ou qu’ils ont lu Kirby sans le comprendre? Les choix pour opérer leurs théories fumeuses étaient déjà soit des erreurs flagrantes, soit une vraie méconnaissance du sujet, soit de la démagogie, soit l’aveu de leur impossibilité à aller au-delà du discours ; car espérer disséquer et expliquer Kirby par les Fantastic Four, c’est vraiment débile. Certains vrais fans encyclopédiques comme Jean-Pierre Dionnet ou Jean Depelley – éléments factuels à l’appui – ont eu la patience et la nécessaire volonté de démonter le joujou sans problème, et c’est tant mieux. Et on n’a pas fini de démonter, car après ce « Moore » où le meilleur côtoie le pire, faisant de cet ouvrage une vraie auberge espagnole, on va apparemment avoir droit à de prochains ouvrages dont certaines signatures laissent présager la continuité de cette ligne éditoriale. Cet éditeur serait-il la nouvelle voie royale pour donner parole et raison à toute cette clique pseudo-intello dont l’aplomb et la suffisance commencent sérieusement à foutre les boules ?

Ainsi, ce « Alan Moore, tisser l’invisible » propose des choses absolument passionnantes, et vaut le détour pour les entretiens avec Moore lui-même, ou Eddie Campbell, pour les témoignages de Stephen Bissette, Michael Moorcock, ou Paul Di Filippo. Et certes, on pourra apprécier le panorama de l’œuvre de Moore en ouverture d’ouvrage, et certains textes tentant de cerner le travail de l’auteur. Mais encore une fois il y a beaucoup d’affirmation et de suffisance, je trouve, dans des analyses un peu universitaires, dirons-nous. Le pompon revenant à l’ineffable Harry Morgan qui clôt l’ouvrage avec un chapitre que je n’ai pas réussi à lire jusqu’au bout tellement ce qu’avance notre génial intellectuel est abscons, peut-être juste dans ses références littéraires et artistiques, mais complètement à côté de la plaque lorsqu’il s’agit d’analyser objectivement. Je n’ai pas lu jusqu’au bout non pas parce que je n’arrive pas à détricoter sa rhétorique intello, mais parce que j’en avais assez de lire des conneries. Je veux bien qu’on m’apprenne des choses sur Moore, au contraire, je n’attends que ça, mais pas qu’on me le désapprenne par des jugements foireux et qu’on me gâche le plaisir avec toujours ce p… de ton professoral qui nous prend de haut alors qu’on peut dézinguer ces affirmations avec une facilité déconcertante. Je m’arrête sur Morgan non par pour me lancer dans des polémiques de bon aloi pour mon image de marque de critique, mais bien parce qu’après autant de pages en demi-teinte, son texte de clôture a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et j’ai eu beau essayer d’oublier que c’était Morgan qui écrivait, ses dires péremptoires, professoraux et idiots n’ont cessé de me le rappeler à mon mauvais souvenir. Je réagis parce qu’y en a marre, de laisser ce genre d’individus déglinguer les autres à longueur de temps sans qu’ils acceptent le moindre regard sur leur travail – sur lequel il y aurait pourtant beaucoup à dire. Alors je le dis : ce que Morgan déploie ici comme analyse est très bancal et frôle même parfois le contresens.

Dès la première phrase, j’ai écarquillé les yeux et refermé le bouquin un moment, interdit par ce que je venais de lire : « L’un des aspects les plus frappants du génie singulier d’Alan Moore est qu’il use indistinctement de références fictionnelles (…) et de références factuelles, pour les ordonner dans les structures cristallines qui caractérisent son œuvre. » Morgan reprendra plusieurs fois cet axiome de l’indistinction pour articuler et développer son propos. Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant, je dis juste que ce n’est pas une analyse qui peut être sérieusement prise pour la seule réalité de la chose. Car il me semble qu’on pourrait dire exactement le contraire de cette proposition sans être moins loin de la vérité. Indistinction? Je pense au contraire que Moore use des références fictionnelles et factuelles de manière très distincte, l’irréel et la réalité se complétant alors non dans le flou mais bien par une certaine mise en abîme inhérente à leur nature. Et c’est justement en cela qu’il est intéressant, que se trouve son génie. Je ne vais pas m’étendre pendant des heures, mais c’est justement parce que Dr Manhattan (fictionnel) arrête la guerre du Vietnam (factuel) que le mélange est intéressant, que l’alchimie prend : parce que Moore envisage ces deux éléments de manière très distincte, justement, afin d’en donner toute la saveur en les mêlant à une même trame narrative. C’est parce que les éléments de notre réalité sont imbriqués dans une narration où ils partagent la logique avec des éléments imaginaires, que la sauce prend. Parce que Moore entreprend le lecteur en connaissance de cause. S’il mélangeait tout sans distinction, toute la force de son propos se désagrègerait… Je vais faire mon Morgan, tiens : chez Moore, factuel et fictionnel se mélangent dans une horizontalité, mais chacun de ces éléments s’articule sur une respiration verticale impliquant la distinction spécifique de ceux-ci pour en dégager le sens.

Deuxième point de friction, Monsieur Morgan se permet d’affirmer que la scène martienne de « Watchmen » est ratée, que la représentation de Mars – par rapport à celle de « La Ligue des gentlemen extraordinaires » qui magnifie le decorum en tenant compte des premiers exemples flamboyants de la SF – est plate, pâle, sans relief, que le dessin de Gibbons a manqué son but. Je veux bien que Moore et Gibbons puissent se planter, ce ne sont que des hommes, par rapport à Morgan qui ne se trompe jamais, lui. Sauf que là, encore, ses propos peuvent être sérieusement remis en question. Ratée, la scène martienne de « Watchmen » ? Il me semble au contraire que cette vision de Mars plus discrète, moins exubérante que dans la « Ligue », est en parfaite adéquation avec le propos de Moore : Dr Manhattan s’exile sur Mars dans une sorte de méditation amère : la Mars qu’il voit, qui l’entoure, est à l’image de ce qu’il ressent. Une Mars trop bigarrée, trop présente, aurait nui au propos, aurait submergé l’ascèse du personnage en envahissant l’espace graphique et sémantique (merde, v’là que j’me morganise…).

Troisième point de friction, cette affirmation ridicule : « Par ailleurs, pour représenter l’extrême barbarie des martiens verts, et conserver la teneur antiquisante de Burroughs, Kevin O’Neill recourt à un modèle qui fut en réalité inventé par Philippe Druillet. Épées monstrueuses, harnachements aux ornements barbares, créatures cornues ou munies de crocs, sont les bases de l’iconographie de la sauvagerie primitive. » Je veux bien qu’O’Neill ait pu s’inspirer de Druillet, et personnellement je suis un fou de Druillet, j’adore l’homme et l’œuvre, c’est un génie. Mais est-ce pour cela qu’il faut lui accorder tout et n’importe quoi ?!? Non. Druillet a transcendé, remodelé, magnifié cette iconographie de la barbarie primitive. Mais il ne l’a pas inventée, c’est ridicule. Que Morgan se penche un peu sur l’histoire de l’heroic fantasy, son iconographie, ou sur les représentations lovecraftiennes qui émaillent l’histoire de l’illustration SF, pour ne citer que celles-là. Et puis je ne vois même pas l’intérêt d’affirmer de telles choses sans plus de réflexion que ça… Pour finir, que dire de cette autre affirmation selon laquelle une créature extra-terrestre à huit pattes est ridicule, son seul intérêt étant d’apporter une dimension cynétique, un mouvement dans le graphisme ? Huit pattes, ce peut aussi être très inquiétant, et intéressant sans qu’il y ait mouvement, engendrant « seulement » une magnifique étrangeté…

Il n’y aura pas ici de énième point de friction, puisque comme je vous l’ai dit je ne suis pas allé jusqu’au bout, saturé par tant d’approximations et d’inventions qui ne servent que Morgan, nous faisant comprendre à demi-mot qu’il a tout compris parce qu’il est un lecteur érudit, et qu’on a bien de la chance d’être éclairé par lui, pauvres amibes que nous sommes. L’amibe que je suis ne peut dire qu’une chose, en conclusion : avec ce genre d’ouvrage, les androïdes ne risquent pas de rêver, isn’t it, K. Dick ?

Cecil McKINLEY

« Les Inédits Alan Moore » par Alan Moore & co. Éditions Soleil US Comics (25,00€)

« Alan Moore, tisser l’invisible » sous la direction de Julien Bétan. Éditions Les Moutons électriques (25,00€)