Si vous avez manqué la première partie, vous pouvez la consulter sur cette page : INTERVIEW DE PATRICK SOBRAL (1ère partie)
Gwenaël Jacquet : Lorsque tu as envoyé le dossier de présentation de ta série, quel en était son contenu ?
Patrick Sobral : Je n’ai pas réellement envoyé de synopsis dans le sens où je ne voyais pas ma BD en terme d’albums ou de série. J’ai mis ce qui me passait dans la tête, sans penser à la suite : dix planches de la BD, quelques recherches de personnages et ma bio, qui était très courte à l’époque. Comme je n’imaginais pas que quelqu’un voudrait de la série, il y avait très très peu de choses concernant le futur de l’histoire. Donc, je me suis dit que  » ça devrait suffire, on verra bien ce qu’il en résultera « .

Les quatre premières pages de la série «  Les Légendaires  » © Patrick Sobral
Par contre, je m’étais avancé en écrivant, dans le dossier que j’avais envoyé aux éditeurs, que j’avais déjà réalisé dix pages de plus. C’était complètement faux ! Lorsque l’éditeur m’a dit de venir à Paris, la semaine suivante, pour discuter de la BD, je me suis dit «  mince, il veut voir les dix pages suivantes, je suis mal « . Du coup, j’ai dû dessiner ça en moins d’une semaine. En fin de compte, il n’a pas voulu les regarder. Ce qu’il avait lui suffisait. C’était pourtant un dossier bien mince. D’ailleurs, lorsque je suis arrivé chez Delcourt pour signer le contrat, l’éditeur m’a demandé ce qui allait se passer dans le reste de l’album et les suivants. J’étais incapable de lui répondre parce que je n’avais pas du tout imaginé que j’allais pouvoir continuer cette histoire. Je lui ai juste dit que je ne savais pas, que j’envisageais juste de faire des aventures en deux albums. Je crois que ça a été à peu près la seule chose que j’ai pu avancer sur le déroulement de l’histoire.

Case extraite de la BD «  Abraxas  » © Patrick Sobral
G.J. : Tu te sentais confiant, tu savais comment tu allais réaliser cet album??
P. S. : J’ai appris à faire de la BD, tout seul dans mon coin. Je ne m’étais vraiment pas renseigné, techniquement parlant. Comment faire une mise en page?? Quel sont les termes techniques de la BD ? Les onomatopées, les quatrièmes de couverture, la page titre, deuxième de couverture, page de garde, tout ce genre de choses, je ne savais pas du tout ce que tout ça signifiait. De ce côté-là, j’ai été bien suivi par mon directeur de collection : Thierry Joor. Sur le premier tome, c’est lui qui m’a servi de coach. Quasiment tous les jours, on était au téléphone ou par mail et il me promulguait des conseils au niveau de la réalisation, des conseils de mise en page. Techniquement, il m’a réellement appris à faire une bande dessinée. Pas à dessiner, mais il m’a guidé concrètement dans la réalisation d’une BD.

«  Démons  » © Patrick Sobral 2003
Ce premier album s’est un peu fait dans la douleur. Je n’étais pas motivé par l’histoire en question. Je trouvais à l’époque que mon sujet des Légendaires était un sujet assez bateau. Ce que je n’ai évidemment pas dit à l’éditeur : lui, il y croyait ! Donc, j’ai fait celui qui était super motivé. Mais à l’époque, je n’étais vraiment pas convaincu. Donc, le premier album s’est fait difficilement ; douloureusement et sans réelle motivation, je dois l’admettre. C’est à partir du deuxième et troisième album que j’ai commencé à réellement prendre gout à ce sujet et à m’impliquer davantage. C’est ce qui explique pourquoi les premiers tomes sont, techniquement, assez limites.

Couverture des quatre premiers tomes de la série «  Les Légendaires  » © Patrick Sobral
G. J. : Aujourd’hui, pour la réalisation de tes albums, comment travailles-tu??
P. S. : Alors, en ce qui concerne la première étape, il faut savoir que le scénario de mes histoires n’est pas couché noir sur blanc. Même si j’ai à peu près les cinq tomes à venir des  » Légendaires  » en tête. J’ai surtout les scènes clefs, les passages les plus importants. Une sorte de résumé, non écrit. C’est au fur et à mesure que je dessine l’album que je développe les scènes, que je les raccourcis, que je les rallonge, que j’invente de nouveaux passages juste pour l’occasion… Je travaille beaucoup en improvisant. Mais cela tourne toujours autour d’une ligne directrice qui est l’histoire principale que j’ai en tête depuis le début. Il est assez systématique que ce qui arrive à certains personnages dans l’album ne soit pas ce qui était prévu quand je l’ai commencé. J’ai juste eu une meilleure idée qui, du coup, a un peu modifié le déroulement de l’histoire. Donc, concrètement, il n’y a pas de scénario écrit pour mes BD.

«  Les Légendaires  » © Patrick Sobral
Ensuite, l’étape suivante, c’est la création des personnages. C’est l’une des étapes que je préfère parce que je suis dessinateur : je sais raconter des histoires en dessinant, pas en les écrivant. Donc, créer les personnages qui vont apparaitre, cela a toujours été une période assez excitante car je conçois visuellement quelque chose auquel je pense, parfois, depuis plusieurs années. Une fois que j’ai  » bien modelé  » les nouveaux personnages, je m’attaque au crayonné de l’album. Ce qui va me prendre à peu près deux mois pour la réalisation d’un tome des  » Légendaires « . Je le soumets ensuite, par mail, à mon directeur de collection afin qu’il me dise s’il comprend bien l’histoire. Le premier piège, lorsque l’on est scénariste et dessinateur de bande dessinée, c’est que l’on est le seul à savoir réellement de quoi va parler l’album. Pour nous, notre histoire sera toujours compréhensible quel que soit la manière dont on la dessine parce que l’on sait d’avance ce dont on veut parler.

«  Les Légendaires  » © Patrick Sobral
Je soumets donc l’histoire à Thierry Joor pour qu’il valide  » la fluidité de la narration « . L’étape crayonnée me prend à peu près deux mois. Ensuite, vient l’étape de l’encrage. Je n’ai pas besoin de la soumettre à l’éditeur puisqu’il ne s’agit que de mettre au propre les crayonnés que j’ai déjà réalisés. Ce travail me prend un mois. C’est la partie la plus courte de la réalisation de la BD.
Viennent ensuite la colorisation et les textes qui, eux, sont entièrement faits à l’ordinateur. C’est la dernière partie, laquelle dure environ trois mois. En tout, il me faut à peu près six mois, quand tout va bien, pour la réalisation d’un album complet des « Légendaires « .

«  Démons  » © Patrick Sobral 2003
G. J. : Ce qui fait deux albums par an ?
P. S. : En terme de rythme de publication, on va dire que c’est au-dessus de la moyenne française qui doit être d’un album tous les ans. Ce n’est pas parce que je bosse vraiment beaucoup que j’arrive à tenir ce rythme. C’est dû au fait que j’improvise. Il n’y a pas la partie story-board, il n’y a pas la partie écriture de scénario. Ensuite, mes dessins, comme on peut le voir, sont très stylisés. Ce n’est pas un graphisme très détaillé. Par exemple, mes décors sont très simples. J’ai un style de dessin et de travail qui me permet de sauter pas mal d’étapes et d’aller à l’essentiel.
G. J. : Avec «  La Belle et la Bete « , tu changes pourtant de registre ?
P. S. : Après huit tomes des «  Légendaires « , je tournais en rond. Pour cet univers-là, j’avais l’impression d’avoir un peu tout essayé en terme de narration et de graphisme. J’avais envie d’essayer autre chose. Cependant, je savais que j’allais continuer  » Les Légendaires  » car c’était une série qui commençait vraiment à bien marcher. Je savais que ça allait encore être mon gagne-pain pendant quelque temps. Mais j’avoue que j’avais envie, du moins le temps d’un album, de tenter autre chose. Et surtout de montrer à mes lecteurs, et à ceux qui ne me lisaient pas encore, que j’étais capable de faire autre chose que «  Les Légendaires « . Donc, du coup, j’ai cherché à faire une BD en un seul tome. C’était largement suffisant, et pas trop long pour mon éditeur, pour que je réussisse à m’éloigner un certain temps des  » Légendaires « . J’ai donc cherché à concevoir la BD qui serait l’anti- » Légendaires « . J’ai essayé d’avoir un dessin le moins manga possible, avec une histoire très sombre, sans humour, limite glauque : un truc d’ambiance. J’ai eu cette idée de faire un remake morbide et dark-fantasy du conte de  » La Belle et la bête « . Ce qui me plaisait dans ce projet, tout le monde connait le conte, même si ce n’est qu’au travers des films ou des dessins animés de Walt Disney. J’ai alors eu l’idée de cette aventure avec des créatures qui ne fonctionnaient plus sur le modèle du loup-garou comme on l’a toujours vu dans les histoires utilisant le thème de «  La Belle et la bête « , mais qui tourneraient plus autour du végétal et du minéral. Je me suis vraiment fait plaisir en réalisant cette bande dessinée destinée à un public nettement plus adulte que celui de la série  » Les Légendaires  » : album qui a eu les honneurs de la presse professionnelle, à l’époque. J’en étais vraiment ravi. Il avait même reçu un meilleur accueil critique que «  Les Légendaires « . Par contre, malheureusement, le public, lui, n’a pas du tout adhéré. J’ai connu, avec  » La Belle et la bête « , mon premier flop.
(à suivre)
Gwenaël JACQUET
Interview réalisée le 10 novembre 2010, à Limoges.