En début d’année 2010, ce label des éditions Delcourt avait déjà publié le manga,  » Un bol plein de bonheur  » par le même auteur. Cette fois-ci, c’est avec une série en trois volumes que revient Tsuru Moriyama.
 » Mon Vieux  » fait partie de ces récits complexes où la frontière entre le bien et le mal est une notion bien superficielle. L’histoire est assez simple, les Kumada sont une famille vivant dans la misère et la pauvreté. Au début du récit, le père est absent, la fille est mariée à un homme extrêmement violent, mais aussi pauvre qu’elle alors que le fils est un trouillard grande-gueule. Le contexte familial peu reluisant est posé.
Là-dessus, un homme, grand, fort et particulièrement baraqué s’interpose dans ce petit monde. Il éclate littéralement la tête du mari venu récupérer sa femme en la trainant par les cheveux comme si c’était un simple bout de viande. Les enfants découvrent donc ce colosse qui sera, à leur plus grande surprise, présenté comme leur père. La suite du récit nous apprendra que seize ans plus tôt, Takeshi Kumada a dû tuer un groupe de yakusa, la mafia japonaise. Afin de l’exproprier, ces derniers venaient de mettre le feu à sa maison. Ayant décimé le clan avec ses poings et une simple pelle de chantier, il n’écopera que d’une peine minime puisqu’il est maintenant de retour.

Pourtant, cette grosse brute qui est dépeinte dans ce début d’album cache en fait un sens de l’honneur, de la loyauté et de la famille très profond. Il n’a jamais levé la main sur sa femme. Il a toujours travaillé dur pour subvenir aux besoins de son foyer. Il a même été jusqu’à plongé dans les flammes de sa maison incendiée afin de sauver ses enfants…
Battu dans sa jeunesse par un père alcoolique qu’il finira par tuer, il n’en a gardé que ce goût immodéré pour le saké. Ce qui lui sert dorénavant aussi bien à soigner son moral qu’à désinfecter ses plaies.
Le trait rugueux et noir de Moriyama convient parfaitement à ce genre de récit. Le dessin travaillé est caractéristique du Gekiga : réaliste et à la limite du grotesque. Les hommes trouvent une mort violente avec des descriptions visuelles sanglantes et détaillées. Les décors, nombreux, sont sales et expriment clairement la pauvreté. L’ambiance générale de ce manga est tendue : c’est un fait indéniable.

Ne faisant pas dans la dentelle, on peut réellement se poser des questions face à cette débauche de violence crue et très exagérée ou l’on voit Takeshi arrêter des sabres avec son bras et trancher la tête des yakuzas avec une pelle. L’auteur donne une vision du père de famille protecteur, mais également chargé de l’éducation stricte de ses enfants. Un homme doit être fort et viril, tel est l’image que Takeshi Kumada veut que ses enfants et sa femme aient de lui. Un père prêt à tout, même sacrifier seize ans de sa vie, pour que sa famille puisse décider de leur avenir sans contraintes. Takeshi Kumada est de retour et compte bien reprendre cette éducation en main.

Ce premier volume de  » Mon Vieux  » comporte une postface expliquant les raisons de la publication d’une telle œuvre en français. En mettant de côté les aspects purement idéologiques, il faut noter la volonté d’Akata de proposer des titres sortants des stéréotypes habituels du manga. Ici, pas de personnage surhumain, même si Takeshi Kumada semble invincible, juste une famille ancrée dans la réalité quotidienne d’une vie ayant ses défauts, ses moments de peines, mais également sa joie de vivre.
Un manga résolument adulte dans le ton comme dans le graphisme.
Gwenaël JACQUET
 » Mon Vieux  » T1 par Tsuru Moriyama
Édition Delcourt Akata (7,50 €)