» Jusqu’à la prochaine fois « , le trait précis et fluide de la mangaka sait toucher le cœur de la manière la plus directe qui soit. © Kiriko Nananan – Casterman
 » Fragments d’amour «  n’a ni héros ni héroïnes, ni de liens entre les histoires. Ce sont réellement dix-neuf récits bien séparés ayant pour seul point commun de ne parler que d’amour. Qui plus est, ce n’est pas toujours le même amour dont il est question. Cela peut être le chagrin d’amour comme dans la première histoire «  Jusqu’à la prochaine fois « . L’amour propre et la compétition amoureuse décrite dans la seconde histoire  » À propos d’elle, juste une chose  » . L’amour fonceur suggéré si justement dans  » Et puis commence l’amour « .  » L’amour blessant  » dans le chapitre du même non. L’amour énigmatique avec l’histoire la plus courte de cet album, de seulement quatre pages,  » Crépuscule « . La mésentente amoureuse de  » L’Aquarium « , récit de seize pages construites de manière linéaire avec des planches composées de trois cases superposées et sans paroles, à part, sur trois pages où les quelques mots lâchés dans l’espace cassent le rythme monotone. Ils claquent tellement fort qu’ils suffisent à renforcer la tension des deux amants et à eux seuls expliquent beaucoup de choses. Tout comme on sent que chacune des autres phrases servant à agrémenter les différents récits est minutieusement choisie et, qu’à elles seules, elles donnent une part de sens aux histoires sans se perdre dans de longues explications métaphysiques. Juste l’essentiel, juste ce qui va toucher le lecteur et lui tirer un léger sourire ou une larme. Kiriko Nanana n’est pas là pour donner de raison à l’amour, elle ne fait que retranscrire un moment de cet état amoureux.

Le temps qui passe lentement et en silence, une notion particulièrement importante dans le chapitre «  L’Aquarium « . © Kiriko Nananan – Casterman
On le voit, chaque histoire se suffit à elle même. Parfois très courtes, parfois plus longues, voir étalée sur plusieurs chapitres comme  » Un dimanche de grippe  » ou  » Amour blessant  » comportant chacune trois parties.
Ce livre se lit soit d’une traite, soit petit à petit en appréciant les situations à leur juste valeur et surtout en se référant à sa propre expérience. Chez Kiriko Nananan, le récit est toujours structuré pour laisser le lecteur divaguer dans ses pensées, imaginer ce qui se passe entre chaque case (1), lien temporel stratégique de la bande dessinée comme l’expliquait si justement l’auteur américain Will Eisner (2).

Seule scène comportant ouvertement une représentation sexuelle dans le chapitre «  Amour blessant VI « . Contrairement à son modèle, Kyoko Okazaki, qui n’hésite pas à dessiner ses personnages dans des positions explicites, Kiriko Nananan est encore une fois dans la retenue et préfère suggérer les choses sans les montrer, laissant ainsi le lecteur fantasmer. © Kiriko Nananan – Casterman
Si le style de dessin de Kiriko Nananan est facilement reconnaissable et surtout très clair et épuré, il est néanmoins aisé de remarquer une différence de traitement entre certaines histoires. Cela s’explique d’une part, par le fait que ces récits ont été dessinés sur une période de six ans, entre 1997 et 2003. Et d’autre part par la multitude de supports de prépublication. Popeye, Cutie, Feel Young, etc. Ce sont tous des magazines plutôt accès mode destiné aux adolescentes ou jeunes adultes. Le manga restant pour eux un produit d’agrément. D’où les récits courts que l’on retrouve dans  » Fragments d’amour « .
Les deux récits les plus surprenants graphiquement sont  » L’Anniversaire d’une fille  » et  » C’est bien que soit toi  » tous deux publiés à l’origine dans le magazine Bea’s up, lors de sa première année d’existence, en 1997. Plus accès sur la mode et les cosmétiques, cette revue s’adresse en priorité aux jeunes femmes d’une trentaine d’années.

«  C’est bien que soit toi  » est le chapitre le plus inhabituel, graphiquement parlant. © Kiriko Nananan – Casterman
Kiriko Nananan est une mangaka ayant un public français assez fidèle et adulte. Elle a été particulièrement mise en avant lors d’une exposition assez conséquente mettant en scène ses planches en très grand format lors du festival d’Angoulême en janvier 2009, au CNBDI. Ceci faisant suite à son prix reçu en 2008 de l’École européenne supérieure de l’image.  » Fragments d’amour  » est son septième livre publié en français.
Gwenaël JACQUET
 » Fragments d’amour  » par Kiriko Nananan
Édition Casterman – Collection  » Sakka Auteur  » (12,50 €)
(1) Dans un long entretien avec Benoît Peeters, en 2004, Kiriko Nananan explique sa passion du graphisme et la construction de son œuvre. L’interview est publiée sur le site de l’École européenne supérieure de l’image.
(2) Will Eisner, grand théoricien de la bande dessinée a notamment écrit différents ouvrages dans lesquels il parle de ce concept  » La Bande dessinée, art séquentiel  » et «  Le Récit graphique  » aux éditions Vertige Graphic ou sa réédition aux Éditions Delcourt  » Les Clés de la bande dessinée « .