Après avoir publié « Flood ! », les éditions Tanibis réitèrent donc avec « Blood Song », autre création importante d’Eric Drooker. Les deux œuvres entretiennent d’ailleurs des liens et ramifications constituant des passerelles au sein d’un même univers, telles des facettes en écho, présageant d’une intention globale de l’artiste. Drooker est un auteur de comics qu’il convient de prendre en compte si l’on veut comprendre un minimum la richesse des comics contemporains. L’homme n’est pas né de la dernière pluie. Né en 1958, il a milité et milite encore, avec l’arme du cœur, sans larmoiements, avec acuité. Se sentant proche d’Allen Ginsberg dont il a illustré les poèmes, révolté contre les violences d’un système déshumanisant, cherchant à donner un autre regard sur le monde, Drooker est ce qu’on pourrait appeler un auteur nécessaire. Sa grande force est de créer des histoires où son combat pour la liberté et le respect humain n’engendre ni violence exacerbée ni romantisme de la résistance : il plaque la réalité des êtres devant nos yeux et en tire la substantifique moelle pour mieux explorer les remous intérieurs qui poussent les êtres à survivre. Pour autant, cette velléité d’exprimer le flux de vie qui nous traverse tous n’apparaît qu’en filigrane : Drooker estime que cette intériorité est assez évidente pour la traiter dans son mouvement, l’essence des choses se manifestant par elle-même au sein de l’atmosphère du récit. Ainsi, il nous offre une œuvre où l’on suit le plus naturellement du monde – au plus près, comme si nous étions une ombre dans le paysage – le parcours des personnages, sans intellectualisation déplacée, avec l’évidence du cœur, de l’âme. Il en ressort une poésie qui nous force à avoir du recul sur le propos tout en nous immergeant dans le sens premier des choses. Tout ceci témoigne d’une intelligence et d’un talent rassurants pour l’évolution des comics. En effet, Drooker ne fait pas que militer poétiquement dans ses créations. Il réenvisage aussi la narration, la portée sensible et intelligente de l’esthétique, ici profondément influencée par un certain art populaire de la linogravure immortalisé par Masereel. Drooker considère que le medium technique est aussi un outil de communication, la forme invitant alors à une lecture qui soit universelle : l’évidence narrative de l’image muette fait exploser les frontières et les différences.

Dans « Flood ! », Drooker était parti d’un monde en noir et blanc où petit à petit la couleur bleue venait envahir l’espace, nous faisant accéder à d’autres vérités des êtres, d’autres perceptions de l’environnement, et une symbolisation du déluge. Dans « Blood Song », le bleu a définitivement imprégné l’espace, nous rappelant que nous habitons la Terre, la planète bleue ; les séquences d’ouverture et de fermeture de l’œuvre sont d’ailleurs inscrites dans une vision cosmique où nous sommes immergés dans notre grand contexte : celui des galaxies, des étoiles, des planètes, nous rappelant que nous ne sommes que les poussières d’une vie bien plus large que nous ne l’envisageons au quotidien ; des poussières précieuses, chose que l’humanité semble justement oublier lorsqu’elle se laisse aller à l’ignominie. Dans cet univers bleuté, ce sont les autres couleurs qui – contrairement à « Flood ! – n’envahissent pas l’espace mais apparaissent çà et là, par petites touches symboliques : papillon, oiseau, musique et chant sont exprimés par le jaune et le rouge, les deux se mêlant parfois, tout comme le bleu participera au vert, créant ainsi un subtil jeu de miroir entre les trois couleurs primaires. Le travail de Drooker, complétant l’art de la carte à gratter par celui de l’aquarelle, est de toute beauté. Les subtilités du bleu, les contrastes et les lumières, l’émergence d’autres couleurs, la simplicité du trait : tout participe à un émerveillement visuel sans appel, nous touchant au plus profond de nous, malgré nous, quoi que l’on pense ou dise. L’évidence de l’art de Drooker nous oblige à être en prise directe avec son œuvre. L’histoire de « Blood Song » est d’une simplicité extrême, et tient en une phrase : une jeune femme, rescapée du massacre de son village par des militaires, fuit son île et se retrouve au sein d’une mégapole déchirée par un certain totalitarisme où elle connaîtra l’amour, la mort et l’enfantement, perpétuant le cycle de la vie et la transmission de l’espoir. La présence du chien, compagnon d’aventures de l’héroïne, ajoute à l’humanité du récit en amenant une dimension rappelant certaines prérogatives chères à Jack London. Le génie de Drooker est d’avoir traité cette histoire en la fragmentant sur 300 pages, sans aucun mot, nous exprimant ce qu’il y a à ressentir au-delà du factuel, dans un langage narratif s’articulant par des doubles pages formant des diptyques. Que ce soit par fragmentation ou succession narrative, il envisage la création et la lecture de « Blood Song » comme une suite d’images doubles (avec cependant certaines exceptions qui confirment la règle) qui ne nous laisse d’autre choix que de considérer la réalité brute de l’action. Fragmentant plus ou moins cette action dans le temps, Drooker joue aussi sur les rythmes et la respiration des personnages. Méthodiquement, il déploie son récit en « temps réel », nous impliquant totalement dans la considération de ce qui se passe devant nous, tout en explorant la science narrative du 9e art avec talent. Car au-delà de tout le bien que l’on pourra dire de l’homme et de l’œuvre, il y a cette superbe utilisation de la narration que Drooker élargit en la reliant à certaines tentatives malheureusement oubliées et qui ouvrent à nouveau le champ du possible pour d’autres sensations, d’autres lectures. En cela, Drooker fait partie de ces artistes contemporains qui participent réellement à l’évolution de la bande dessinée mondiale en lui donnant les moyens de s’enrichir à l’infini…

Cecil McKINLEY

« Blood Song » par Eric Drooker Éditions Tanibis (24,00€).