Lorsque l’on regarde la première œuvre publiée par Jean-Denis Pendanx, une inénarrable comédie d’heroïc fantasy, narrant les tribulations d’un John Diffool déjanté, intitulée Diavolo le solennel et publiée en 1991 aux éditions Zenda, on ne peut s’empêcher de mesurer le chemin parcouru depuis. Le trait burlesque et la tonalité trépidante de l’album apparaissent bien loin du réalisme poétique du très réussi Abdalahi publié en deux tomes chez Futuropolis. Diavolo reste placé sous l’emprise prégnante (presque étouffante à vrai dire, et probablement castratrice, mais déjà révélatrice d’une ambition) de Moebius. Car, à la réflexion, ce premier album, pour totalement mobiusien qu’il soit, et où se retrouvent également des clins d’œil à l’univers de Loisel, révèle déjà la maîtrise de la composition et le sens des raccords d’un dessinateur qui manifeste instinctivement la volonté de varier ses effets de montage. Comme si déjà pointait, sous l’exubérance, le pinceau du talent.

 

 

 

La vocation de Jean-Denis, se raconte d’abord comme l’histoire d’un gosse passionné par le dessin, fasciné par la couleur. Enfant, il refait les cases de Tintin, réinvente les Astérix, reproduit les Lucky Luke, bref, devient dessinateur en recopiant ses classiques. Il avoue avoir toujours été fasciné par la couleur -ce qui marque profondément son œuvre actuelle- mais également, fait plus surprenant chez un dessinateur de sa génération, son attirance pour les scènes de genre et l’art pompier du XIXe siècle. Ensuite, vient le temps des choix et des orientations professionnelles. Après un bac A3 (dessin philosophie) obtenu à Pau en 1984, notre landais monte à Paris : bien qu’accepté à l’Ecole de la bd d’Angoulême, il a préfèré intégrer la fameuse Ecole Estienne d’Arts appliqués. C’est qu’à cette époque, le jeune dessinateur ne pense pas s’orienter vers la bd, mais pense davantage à l’illustration. Il poursuit finalement avec un BTS art graphique obtenu à Toulouse qui le destine plutôt au dessin de mode ou de publicité. C’est là qu’il rencontre Nicolas Dumontheuil, qui devient son complice et avec qui il entame les Arts déco à Paris. Entrés ensembles, ils quittent tous deux rapidement l’institution pour décorer des vitrines de Noël. Puis Jean-Denis entre chez Publicis, mais l’envie de faire de la bd le tenaille désormais. De son aveu même, ces années de formation n’ont apporté aucune illumination. De ces professeurs, Jean-Denis avoue qu’ils lui ont appris à regarder et à travailler. Ce qui est déjà beaucoup ; mais ni plus ni moins. Depuis, il a renoncé à chercher la pierre philosophale graphique, peut-être justement parce qu’il a trouvé la sienne propre.

 

 

 

L’entrée dans la bd se fera finalement presque par inadvertance, manifestation d’une passion partagée avec son pote Nicolas, et d’une opportunité. Il effectue un service militaire de 15 mois passé dans la coopération au Bénin au Centre Culturel français de Cotonou (riche expérience qui permet au jeune homme d’organiser expositions, concerts et autres manifestations artistiques.) C’est là que naît son amour pour l’Afrique qui nourrira deux albums (Agwe-wedo chez Glénat et bien sûr Abdallahi, déjà en gestation depuis cette époque.) Revenu en France et à peine le pied posé au sol, il file directement chez un autre copain, Fred Blanchard, qui n’était pas encore chez Delcourt mais travaillait alors pour l’éditeur à présent disparu Zenda. La publication du premier album avec Doug Headline au scénario (le fameux Diavolo) en découle. Les choses s’accélèrent ensuite : Jean-Denis passe chez Glénat où il reste plus de quatre ans et collabore avec Camano le producteur de Titoeuf, avec Dieter et avec Le Tendre (un rêve éveillé avoue-t-il). C’est alors qu’il publie une première série en quatre tomes : Labyrinthes. En parallèle, il entame sa collaboration avec plusieurs magazines, au premier rang desquels Casus belli, ou encore J’aime lire, Je bouquine, leur livrant dessins et illustrations. Il entre ainsi dans l’univers des albums pour enfants et travaille encore aux décors en noirs et blancs du trop boudé lont métrage animé Carto Maltese. Toujours pour Glénat, il adapte un polar de et avec Alain Brezault en trois opus, les corruptibles.

 

            Mais déjà se monte Futuropolis. La jeune structure accepte aussitôt son projet africain, muri et scénarisé avec Christophe Dabtich, superbe fresque romano-historique narrant les incroyables pérégrinations du jeune explorateur français René Caillé. C’est alors la consécration d’Abdallahi, qui se voit primé en 2006 aux Rendez-Vous de l’histoire de Blois (prix de la bd historique) et qui atteint un accessit pour le prix de l’ACBD décerné par les critiques de bd.

 

Le duo, parfaitement rodé en totale harmonie, enchaîne avec Jéronimus, un magnifique et ambitieux récit, croisant les approches historiques et philosophiques, sur le naufrage du Batavia, navire de la Compagnie des Indes hollandaise, dont les survivants, isolés, ont élaboré un modèle original, fascinant et horrifiant de micro société totalitaire. Une occasion pour Jean-Denis de livrer des planches superbement colorisées et reconstituant finement les décors et costumes du XVIIe siècle. Annoncé pour le printemps 2008, le 1er opus sera rapidement suivi (sur le rythme d’Abdalahi) de deux albums dans l’année, d’un autre tome en décembre et du dernier en 2009.

 

            La cadence que s’impose Jean-Denis est d’autant plus soutenue que, dans sa technique, exigeante et minutieuse, il ne se permet aucun raccourci et reste fidèle aux méthodes traditionnelles  : après un premier crayonné soigné qui permet de mettre en place les bases du découpage et de la mise en page, il réalise un dessin au feutre, puis, par un jeu de calque, il le transpose sur des feuilles à dessin classiques, avant de passer la mise en couleurs à la peinture acrylique. Heureusement pour lui, le dessinateur bordelais avoue ne pas avoir besoin de travailler beaucoup ses découpages : « bien souvent, l’idée initiale est la bonne, et c’est la plupart du temps la plus évidente à mes yeux ». Au demeurant, Jean-Denis reste partisan d’une certaine sobriété mise au service du récit. Ce qui n’empêche pas un maîtrise picturale remarquable qui se manifeste à tous les niveaux, des vignettes parfaitement composées, aux planches subtilement mise en page. Incontestablement, en deux albums, un maître vient de s’affirmer sous nos yeux.

 

Joël Dubos