En 1904, le Chicago American tente de lancer une bande quotidienne avec A. Piper Clerk de Clare Briggs. Elle reste sans succès et disparaît bientôt. C’est avec Harry Conway – dit Bud Fisher – et son Augustus Mutt, dans les pages du San Francisco Chronicle consacrées au sport où il travaille depuis 1905, que paraît le premier daily strip. La série se nomme alors M.A. Mutt Stars In to Play the Races. L’auteur, dessinateur sportif, donne un ton ludique à ses scénarios qui, dans une première étape, à partir du 10 novembre 1907, dans les pages hippiques puis, le 15 novembre 1907, dans la rubrique sportive du San Francisco Chronicle, permettent d’illustrer avec humour les résultats des courses de chevaux et d’en donner des prévisions pour le lendemain. Augustus Mutt, sorte de grande aubergine efflanquée à petites moustaches, revêtu d’un costume sombre à col cassé, fanatique joueur de courses, à l’exigence morale plutôt lâche, poussé par l’avarice, mais malchanceux bien que fort malin, sert de prétexte à des gags de boulevard et demeure désormais le principal héros d’une bande quotidienne.

 

Un mois plus tard, c’est-à-dire en décembre 1907, l’auteur et son personnage passent un contrat avec William Randolph Hearst au San Francisco Examiner. Le Chronicle prolonge la première série, dont le titre devient A. Mutt, dessinée par Russ Westover jusqu’en 1908. Bud Fisher confère alors une tournure nouvelle à ses historiettes : il amène Mutt, le 27 mars 1908, à rencontrer dans un asile de fous un autre personnage, Jeff, qui restera son inséparable compère. Véritable mythomane qui s’assimile au boxeur James J. Jeffries – d’où il tire son nom – ce dernier ne peut pas s’empêcher de frustrer les aspirations de Mutt par ses inévitables maladresses. Il faut dire qu’avec son expression plutôt stupide et son pantalon à carreaux, il ne semble guère en mesure de lui apporter grand chose. Mais ils sont tenus l’un à l’autre par leur attirance insatiable pour le jeu.

 

En 1909, nouveau déménagement : les deux joueurs invétérés occupent les pages du New York American, toujours chez William Randolph Hearst. En 1910, un comic book en est réalisé, sous le titre Mutt and Jeff, the Cartoon. Le contrat avec Hearst arrivant à expiration en 1915, le Wheeler Syndicate rebaptise, le 15 septembre 1915, la bande dessinée Mutt and Jeff et en assure désormais la diffusion. Hearst réagit immédiatement et lance un procès contre Bud Fisher, tout en prolongeant, grâce aux dessins de Billy Liverpool, de manière plus ou moins anonyme, sa propre série. Fait unique à l’époque, Fisher est détenteur des droits de sa série, les personnages appartenant généralement aux Syndicates. Hearst perd son procès et doit abandonner la bande parallèle.

 

En 1918, une page dominicale paraît. Tout est bon à nos deux amis pour se retrouver autour d’une table et d’un jeu de cartes. Ces planches de 1918 et 1919 nous montreront les supercheries mises en œuvre pour s’amuser et, par la même occasion, gratter quelques dollars : dès le dos tourné de sa femme, Mutt s’empressera de convier Jeff ; mais la séance finira toujours mal ; il tentera alors de faire passer son compagnon pour un enfant trouvé dans la rue, espérant attendrir son épouse ; le pot aux roses est bientôt découvert. Ce genre de fantaisies, dans le genre vaudeville, se multiplient ainsi à l’infini.

 

Le Bell-McClure Syndicate, suivi, à sa disparition, du McNaught Syndicate, reprend, en 1921, la distribution de la bande. Fisher, l’un des scénaristes les mieux rémunérés à l’époque, devient lui-même propriétaire d’une écurie de courses. Il emploie divers ghosts : Ken Kling, qui le quittera en 1925 pour réaliser une bande dessinée sur le même thème, pâle imitation de Mutt and Jeff et sans grand succès, qu’il maintiendra cependant jusqu’en 1966, sous le titre de Joe and Asbestos ; Billy Liverpool, qui avait précédemment travaillé pour Hearst ; Ed Mack, qui dessine en particulier une séquence sur la campagne présidentielle des États-Unis, en 1928 ; et enfin Al Smith, à partir de 1932, qui tout d’abord en prend la responsabilité et en imagine plusieurs épisodes, toujours supervisés et signés par Fisher. Son talent permet d’en renouveler la qualité. Il est l’instigateur, en 1933, de l’arrivée sur les planches du fils de Mutt, Cicero. Ce personnage avait, en fait, déjà fait son apparition dans From 9 to 5, au New York World, dans les années vingt, ayant pour thème la vie professionnelle dans un bureau. Cicero’s Cat est présenté comme top, bande complémentaire de Mutt and Jeff, au bas de la page dominicale, toujours signé par Fisher. Cicero est bientôt accompagné d’une petite chatte, Esmeralda, qui, humanisée, deviendra la figure principale d’une bande muette jusque dans les années soixante.

 

Le 7 décembre 1954, à la mort de Bud Fisher, Al Smith signe officiellement la série qu’il prolonge jusqu’en 1980, assisté occasionnellement par Aedita de Beaumont. George Breisacher prendra la succession et créera à son tour une version dessinée plus hardie et plus souple, sur les textes de Jim Scancarelli. Enfin, Frank B. Johnson reprend le flambeau, jusqu’à l’interruption définitive de la bande en 1982.

 

À la longévité exceptionnelle de cette série, s’ajoute, le 1er avril 1916, un dessin animé créé par Charles Bowers et par Raoul Barré – propriétaire du Barré-Bowers Animated Cartoon Studio – il appartient à Bud Fisher qui, cependant, ne prend aucune part à sa réalisation. Jeff’s Toothache durera jusqu’en 1921. Un second dessin animé suivra, vers 1925, sur l’initiative de Gould, de Guillett, de Harrison et de Huemer – Associated Animators – mais il ne sera diffusé que sur une courte durée. Mutt and Jeff est aussi à l’origine de chansons, dans les années vingt, et même d’un ballet. Aux États-Unis, cette bande dessinée connaît un succès illimité, alors qu’il reste méconnu en France. Cependant, elle est publiée dans les magazines de la Société parisienne d’édition.

 

Nathlie Michel