Héros généreux, histoire bouffonne ? Oui, il s’agit bien d’un mélodrame, mais celui-là parodie le genre du héros de fiction du xixe siècle. Alors, Harry part vers les contrées escarpées, les régions exotiques, traversant les paysages arides de l’Ouest. Son objectif – sauver les infortunés – l’entraîne dans d’extravagantes et terribles situations.

 

Bientôt, dès la fin de décembre 1906, les récits jusque-là épisodiques prennent une tournure continue. Le suspense tient le lecteur en haleine. Le 3 mars 1907, Rudolph Rassendale – c’est à Rudolph Rassendyll dans la nouvelle populaire The Prisoner of Zenda d’Anthony Hope que Kahles emprunte le personnage – devient aussi un héros permanent. La moustache nous fait vite comprendre de quel côté se situe l’individu. Son haut-de-forme, sa queue de pie et son pantalon à rayures ne parviennent pas à masquer son enclin à la dispute et son esprit bagarreur. Le traître se révèle d’autant plus machiavélique quand, le 22 septembre 1907, une charmante jeune femme arrive sur les planches. Évidemment, Harry tombe amoureux de l’originale Belinda Blinks. Rudolph, quant à lui, est bien décidé à la lui ravir par n’importe quel moyen.

 

La tonalité change quelque peu. Harry et Belinda parcourent le monde, toujours avec le souci de répandre le bien et la justice. Ils se trouvent confrontés à toutes sortes de dangers, ici des monstres et des machines infernales, là des adeptes de la magie noire. Et l’on comprend vite qu’ils ne sont que pures manigances de Rudolph.

 

Mais le 27 mars 1915, le Philadelphia Press disparaît. Kahles, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, organise le mariage précipité de Belinda et Harry. Le 16 juin 1916, le McClure Syndicate reprend la distribution de la bande dessinée. Kahles annule le mariage. Les aventures reprennent leur cours.

 

Le 20 mai 1923, l’auteur signe un nouveau contrat au Philadelphia Ledger Syndicate, ajoutant à la série dominicale une bande quotidienne. La satire atteint son apogée, se déroulant dans les milieux de Wall Street et de Hollywood. L’inventivité et la fantaisie entraîne la série vers la science-fiction : en 1924, les épisodes font voyager les protagonistes dans le temps et l’espace. L’un d’eux est remarquable à cet égard : Belinda, sortie de sa lecture, pense tout haut : elle aimerait tant rencontrer cet être au psychisme intense menant à la connaissance de l’absolu et à la communication avec l’invisible. Belle occasion pour Rudolph, caché derrière un tronc d’arbre, de la séduire. Et le voilà saluant des fantômes et mimant un dialogue solitaire. Enthousiaste, Belinda le suit dans ses pérégrinations. Mais Harry intervient et la sauve du canular. Les amants se retrouvent unis et sauvés de l’affreuse machination…

 

Des longs-métrages sont produits par Artclass Pictures Corporation (ou par les West Brothers Happiness Comedies), la même année.

 

Lorsque Kahles meurt, en 1931, deux mois de travail sont prévus jusqu’en fin mars. Ce laps de temps laisse à F.O. Alexander la possibilité de reprendre avec succès l’épopée, d’avril 1931 à 1939, d’en conserver la facture et la forme et d’en réaliser des épisodes cinématographiques. Harry et Belinda se remarient. De cette union naît un fils. Mais le Syndicate souffre d’une gestion trop lâche. C’est Joe Bowers, en 1939, puis Jimmy Thompson qui, avec sérieux, poursuivent la série. Elle s’épuise cependant peu à peu. La planche dominicale prend fin le 13 août 1939 et la bande quotidienne le 17 janvier 1940.

 

Issu du Pratt Institute et de la Brooklyn Art School de New York, Kahles apparaît ici comme un pionnier de la bande dessinée américaine à la fois d’humour et d’aventures. À la bouffonnerie, il mêle un grand réalisme de l’action. Ses histoires sont les premières à paraître « à suivre », laissant le lecteur en haleine d’un dimanche sur l’autre. Parodie, suspense, fantaisie, mélodrame soutiennent un dessin encore caricatural où s’affirme les lois de la narration graphique : aux ballons s’ajoutent des petites phrases en bas des vignettes ou des exergues fléchés en direction de l’action. Les symboles de perplexité, d’interrogation, d’indignation ponctuent l’image. Les traits graphiques et hachures expressifs accompagnent les onomatopées. L’intrigue conserve ainsi toujours un rythme enlevé, et les personnages s’adressent au lecteur par signes ou par mimiques complices. Harry inspirera Gomgatz dans Desperate Desmond : le mélodrame retient notre attention et le suspense nous en fait oublier qu’il s’agit au départ d’une simple plaisanterie. On trouvera aussi, dans un genre similaire, Vanilla and the Villains de Darrell McClure.

 

Nathalie Michel