«En fait, mes grands-parents avaient un immeuble à Limoges où ils hébergeaient un peintre officiel de la Marine française : un certain Jean-Louis Paguenaud. Il avait pour habitude de payer ses loyers en tableaux, et j’ai grandi avec ses peintures accrochées aux murs. A la base, c’est certainement ce qui a dû me pousser à aimer le dessin. Mais mon père était aussi un passionné de bandes dessinées, et il a joué, également, un rôle décisif dans mon désir de raconter des histoires en images.» En 1984, diplômé de l’école des Arts appliqués, en section publicité, notre interviewé s’oriente, dans un premier temps, vers l’illustration commerciale. Puis, en 1987, il réalise quelques pages pour un téléfilm, où il double la main d’un acteur en train de dessiner, et réalise quelques courts récits (qui resteront hélas inédits) pour l’éphémère hebdomadaire Tintin Reporter : quelques scénarios seront signés par Jean-Yves Brouard. Enfin, en 1990, il élabore une biographie en bande dessinée du sculpteur Rodin, incluse dans le catalogue «Rodin et la caricature», à l’occasion d’une exposition organisée au Musée Rodin. «Tout ce que j’ai fait avant de travailler pour les éditions Soleil, c’était des petits boulots pour des magazines qui coulaient systématiquement avant que mon travail soit publié ! Ceci dit, je récupérais toujours mes originaux, et ils les ont bien payés. Pour ce qui est de la BD sur Rodin, j’avais traité ça sur le mode humoristique, en 14 ou 15 planches : c’est complètement introuvable aujourd’hui.» C’est à cette époque- là que Jean-Louis Mourier fait la rencontre déterminante du scénariste Christophe Pelincq (qui signait déjà Arleston, mais affublé du pseudonyme de Scotch). «Quand j’ai rencontré le futur scénariste du célèbre «Lanfeust», il m’a d’abord proposé une histoire avec une danseuse, un guerrier, un poète et un gamin. Ces différents protagonistes avaient tous des pouvoirs et leurs aventures se déroulaient sur une planète où il n’y avait que de l’eau. J’ai commencé à dessiner la première page quand il m’a dit de m’arrêter là, car il pensait qu’il y avait matière à deux séries différentes. Cela a donc donné «Lanfeust», que Didier Tarquin a illustré, et «Les feux d’Askell» qui eurent un peu moins de succès…»

 

C’est donc en l’efficace compagnie scénaristique de Christophe Arleston, que Jean-Louis Mourier publie, en 1993, son «véritable» premier album : «Les feux d’Askell», une série heroïco-fantaisiste prévue en quatre volets. Hélas, seuls les trois premiers sont parus et, à chaque fois qu’un lecteur impatient rencontre notre interviewé, il lui demande systématiquement où en est la suite de cette BD traitée en couleurs directes, dont nous n’avons plus de nouvelles depuis douze longues années… «La réponse officielle du mois dernier c’était : «va mourir !» Ce mois-ci, c’est : «on est en train de bosser sur les dernières pages !» Sans rire, ça va vraiment voir le jour, mais je ne sais pas quand : dans deux ou trois ans, je pense. Ceci dit, c’est aussi ce que je disais il y a dix ans !» La principale raison de cette date systématiquement repoussée, c’est l’énorme succès obtenu par l’autre série du tandem Mourier-Arleston : «Trolls de Troy». Créées en 1997, toujours pour les éditions Soleil, ces aventures fantastiques, à l’humour débridé, sont situées dans l’univers de Troy (où évolue «Lanfeust», le héros le plus connu de Christophe Arleston), un monde peuplé d’humains aux pouvoirs magiques, de trolls, et autres créatures plus ou moins monstrueuses. Les trolls sont considérés comme des sauvages par les humains, alors que, de leur propre point de vue, ils sont très civilisés ; physiquement très forts et passant le plus clair de leur temps à chasser tout ce qui passe à leur portée, ces prédateurs ne craignent qu’une chose : l’eau qui pourrait les laver et faire fuir les mouches qui, attirés par leur odeur pestilentielle, tournent autour d’eux. N’est-il pas trop difficile pour un dessinateur au trait aussi affirmé que celui de notre interviewé de reprendre un univers créé par quelqu’un d’autre (en l’occurrence par Didier Tarquin) ? «Non, car j’ai utilisé cet univers à la seule condition de pouvoir le dessiner à ma façon ; et puis, nous avons fait en sorte que l’histoire ne se passe pas à la même époque : les «Trolls de Troy» se déroulent plusieurs centaines d’années avant «Lanfeust». Ca tombe bien, j’ai un graphisme qui est assez médiéval, alors que celui de Didier Tarquin est plus «renaissance» ! Bref, nous développons, chacun à notre manière, le même monde, mais avec des optiques et des styles différents, tout en restant cohérents (puisqu’il y a des lieux communs comme l’atmosphère, la magie, etc.)»

 

L’approche qu’à Jean-Louis Mourier, quand il dessine les «Trolls de Troy», est donc différente de celle de Didier Tarquin, le dessinateur de «Lanfeust» (la série mère), et c’est ce qui est intéressant dans la démarche de notre invité. «Je prends systématiquement du recul quand j’illustre le monde de Troy ; et c’est clair que si un dessinateur avait repris cet univers avec le style de Tarquin, à moyen terme, cela aurait été voué à l’échec. D’autant plus qu’il n’est guère flatteur de voir son travail assimilé à celui de quelqu’un d’autre. Cependant, il y a quelques BD dérivées qui fonctionnent bien comme ça, et qui marchent même très bien, mais nous, nous avons voulu faire ça autrement ! C’est tout ! Didier n’a pas besoin de moi et moi je n’ai pas besoin de lui : et comme en plus, on s’entend bien, nous sommes comme une sorte de couple libre.» D’ailleurs, Christophe Arleston avait-il pensé à Jean-Louis Mourier, depuis le départ, pour enluminer cette série qui est, désormais, pré-publiée dans Lanfeust Mag, le mensuel des éditions Soleil ? «Non, c’est arrivé un peu par hasard : c’en est même assez rigolo ! A l’époque, Mourad Boudjellal, l’éditeur de Soleil, cherchait un dessinateur qui puisse faire du Tarquin : mais comme ni Didier, ni Arleston, n’était très chaud pour ça, l’idée est restée en plan pendant quelques mois. Puis, un jour, alors que nous étions en dédicace à la FNAC de Marseille, quelqu’un s’est pointé avec un album de «Lanfeust» et il voulait un dessin ! Alors, je lui ai fait un troll à ma façon : en tutu, en train de danser. Le gars m’a regardé et m’a dit : «C’est ça un troll ?». Ceci est arrivé juste après la parution du troisième «Feux d’Askell» que j’avais réalisé de façon assez intensive, jusqu’à l’overdose ; alors quand Christophe m’a proposé les «Trolls de Troy», je me suis dit que cela me ferait une petite récréation…» Et comment se passe la collaboration entre Arleston et Mourier ? «On discute de l’histoire avant que Christophe se lance dans l’écriture proprement dite du scénario : chacun exprime ce qu’il a envie de faire, souvent devant un bon verre de vin ; et puis, on en rediscute, on se met d’accord sur une trame assez sommaire, et cela se peaufine… Lorsqu’une ou deux pages sont écrites, je les dessine et puis on voit : on bosse un peu au jour le jour ! Cependant, maintenant, on essaie, de plus en plus, de concevoir le récit du début à la fin pour ne pas être coincé en fin d’album, et d’être obligé de rajouter des pages par manque de place : ça ne plaît jamais beaucoup à l’éditeur de payer la fabrication d’un bouquin de 54 pages alors qu’il avait budgétisé un ouvrage de 44 pages seulement !

 

Jean-Louis Mourier nous prouve, album des «Trolls de Troy» après album  des «Trolls de Troy» (en attendant un hypothétique quatrième tome des «Feux d’Askell»), qu’il se classe parmi nos plus talentueux dessinateurs contemporains. Comme il ne se passe pas plus d’un an entre chaque parution de sa série vedette, ce rythme effréné lui laisse-t-il du temps pour développer, en parallèle, d’autres projets ? «De toutes façons, je ne ferais rien d’autre avant d’avoir terminé ce foutu ultime opus d’«Askell» ! Ceci dit, j’ai des petites idées personnelles pour des histoires que je réaliserais en solo, assumant scénarios et dessins. En plus, j’ai d’autres copains scénaristes qui ont aussi des trucs pour moi, sans oublier que j’ai encore un autre projet avec Arleston. Bien sûr, pour l’instant, ce sont de vagues idées d’univers à développer : il n’y a rien de vraiment concret…» Justement Christophe Arleston, qui, par ailleurs, est aussi le rédacteur en chef de Lanfeust Mag, a créé un studio (qui porte le doux nom de Gottferdom) pour réunir ses partenaires ou copains dessinateurs : tels Nicolas Keramidas, Dominique Latil, Emmanuel Nhieu, Didier Tarquin, Philippe Pellet, Alberto Varanda, Simon Van Liemt… Notre interviewé y passe-t-il de temps en temps ? «Comme je suis à Marseille, ce n’est pas loin, et j’ai quasiment dessiné tout le dernier «Trolls de Troy» dans cet atelier. C’est un endroit assez grand avec plein de petites pièces et une grande salle générale pour ceux qui veulent travailler ensemble. Pour ceux qui préfèrent s’isoler un peu, il y a la cuisine, une chambre, le bureau de la secrétaire, ou encore la cave, en dessous…» Jean-Louis Mourier, lui, aime bien le contact avec les autres, que ce soit sur le plan professionnel ou pendant les séances de dédicaces. «La seule chose que je regrette au niveau des dédicaces, c’est que c’est toujours un peu les mêmes qui squattent les dix ou vingt premières places : ils arrivent la veille du festival ou de l’événement, alors qu’ils ont déjà une dédicace par album depuis des années. Donc, ceux qui ne connaissent pas nos séries arrivent en dernier, à la queue, et c’est eux qui ont le moins de chances d’avoir leur petit dessin sur le bouquin. En plus, comme ils ne connaissent pas trop les règles du jeu, ils sont souvent déçus d’attendre des heures ; et, des fois, ceci pour rien ! Ce n’est pas facile à gérer car on n’est pas non plus des robots : il faut bien qu’on s’arrête de temps en temps…»

 

 

 

 

 

Gilles RATIER