Né à Toulouse, en 1945, Jean-Yves Mitton est certainement l’un des dessinateurs les plus prolifiques de notre époque, ayant produit des milliers de pages pour les petits formats bon marché de ses débuts («Blek le Roc», «Pougatchoff et Popoff», «Oum le dauphin», «Mikros», etc.), jusqu’à son ascension à l’album cartonné avec des séries aussi célèbres que «Vae Victis», «De silence et de sang», «Chroniques barbares», «Les survivants de l’Atlantique», «Quetzalcoatl»… Ayant fréquenté les Beaux-Arts de Lyon, il entre dans l’atelier de retouches des éditions LUG en 1961, et c’est là qu’il découvre les BD populaires italiennes, britanniques et américaines. «J’ai eu la chance d’habiter une ville où il y avait encore, à l’époque, quatre éditeurs de récits complets et petits formats. Ces BD de gare atteignaient alors des tirages faramineux pouvant aller jusqu’à 350 000 exemplaires par mois ! Le matériel importé, italien à 80% (tel le fameux «Tex Willer» sur lequel j’ai aussi travaillé), ne coûtait pas une fortune aux éditeurs et ces périodiques n’étaient pas vendus très cher. Les éditions LUG cherchaient des collaborateurs et m’ont embauché alors que je n’avais que 16 ans. Je ne savais même pas si j’étais sûr de vouloir faire ça car j’hésitais aussi entre le théâtre et la musique (Jean-Yves est d’ailleurs un très bon guitariste). Detoute façon, j’étais comme tous les jeunes : je voulais m’exprimer avant tout ! Cependant, aux Beaux-Arts, j’avais appris le B.A.-BA, c’est-à-dire l’anatomie humaine : ce qui est indispensable pour pouvoir espérer trouver sa voie dans le graphisme ou dans la BD. Grâce à cet apprentissage, quand je suis arrivé sur le marché, je savais quand même dessiner un être humain en action (les mains, le visage, les muscles…) et j’avais quelques notions de dessin animalier, de décoration et de géométrie. A mes débuts, on m’a surtout fait faire du lettrage car cela fait aussi partie du vrai langage de la BD : un langage bien particulier, qui, finalement, en détermine les limites, et qui est incontournable pour ceux qui veulent prétendre faire de la BD. J’ai donc fini par bien posséder cet art, que l’on peut qualifier de primaire ou de pléonastique, et j’étais arrivé à produire sept pages de BD par jour ! Si j’en faisais autant, c’est que ce travail était très mal payé : l’équivalent de 50 francs la page ! C’est pourquoi j’ai appris à dessiner sans crayonner pour pouvoir aller plus vite et produire encore plus. Aujourd’hui, cette rapidité est devenue ma marque de technique car cela me permet d’être spontané. Lorsque je fais des dédicaces, par exemple, je ne corrige jamais et je demande toujours au lecteur ce qu’il veut. Je peux tout faire car j’ai appris, au cours des années, à travailler à la demande : ça ne me change donc pas beaucoup !»

 

A l’exception de quelques gags de Pim Pam, Poum (d’après la célèbre série américaine «The Katzenjammers Kids»), en 1962, la première vraie série BD de Jean-Yves Mitton ne sera finalement publiée par les éditions LUG qu’en 1965. Il s’agit de «Sammy Sam» qu’il signe du pseudonyme de Jymi. Cet amusant western sera suivi par d’autres planches humoristiques de «Pougatchoff» (personnage immortalisé par l’italien Giorgio Rebuffi), de «Plume» ou de «Oum le dauphin» (d’après le dessin animé TV). A la fin des années 1960, notre prolifique dessinateur change de registre graphique et se met au dessin réaliste en collaborant à la série «Blek le Roc» («Il Grande Blek», en Italie), se basant souvent sur des synopsis de Marcel Navarro, l’un de ses éditeurs chez LUG. Si en 1980, il illustre «Histoire de l’Arménie» pour la Fédération Révolutionnaire Arménienne (sur un scénario de l’historien André Pelletier) et, en 1983, «Léonard de Vinci» pour le parc de Mirapolis, c’est sous la signature de John Milton  (pour faire croire que c’est un américain qui en est l’auteur) que son talent graphique explosera avec la reprise de diverses séries américaines comme «Le Surfer d’argent» ou «Les 4 Fantastiques» (il dessinera même deux épisodes de «Spider-Man» qui resteront inédits en France) ; et surtout, en participant à la revue Mustang (en 1980), laquelle ne publie que des super-héros réalisés par des auteurs francophones. Il y dessine «Mikros» (puis «Cosmo» et un épisode de «Photonik») sous son propre nom, et poursuit cette saga dans le mensuel Titans. Pour ce même support, notre interviewé crée «Epsilon» en 1986 et «Kronos» en 1988, ainsi que l’album «Blackstar étoile noire» pour TF1 et LUG, en 1985. Son dernier travail pour cet éditeur (avant qu’il ne soit englobé par le holding Semic International), sera l’album «Demain les monstres», en 1990 : des récits complets fantastiques réédités chez Soleil en 1994. «Il faut savoir que la plupart des nombreuses planches originales que j’ai réalisées à cette époque, et en particulier les 52 épisodes de «Blek le Roc», sont séquestrées en Italie car les droits d’auteurs ont changé et ne sont pas les mêmes en France et en Belgique que dans le reste du monde. Ainsi de nombreux auteurs de ces BD populaires ont été privés de leurs droits, et encore, je ne suis pas le plus à plaindre ! Mon ami Félix Molinari, qui a dessiné la célèbre série «Garry» pour Impéria (autre éditeur Lyonnais), a plus de 4000 planches couleurs qu’il n’a jamais pu récupérer. Tout simplement parce que la fille du patron de l’époque s’est accaparé les droits de la série sans donner le seul petit dédommagement à celui qui a passé des années à dessiner cette BD qui remplissait les poches de son père !»

 

En 1987, la carrière de Jean-Yves Mitton prend un tournant décisif, lors de sa rencontre avec le scénariste François Corteggiani, lequel cherchait un dessinateur capable d’illustrer une histoire mettant en scène une sorte de super-héros : «L’Archer blanc», pour Le Journal de Mickey (série reprise en albums, chez Soleil, en 1998). «Par son charisme, son talent et sa présence dans différentes maisons d’édition, François Corteggiani m’a plus ou moins sorti de la BD populaire et des périodiques pour me faire entrer dans la bande dessinée en albums, par l’entremise de publications dans Le Journal de Mickey, Pif Noël et Marie» avec Jean Ollivier, en 1988), Vécu De silence et de sang», en 1989, à la suite de Marc Malès)…Du même coup, je me suis retrouvé avec une paye un peu plus conséquente, avec des droits d’auteurs, et avec une certaine reconnaissance de mon nom puisque je n’utilisais plus de pseudonymes et qu’on commençait à m’inviter dans les salons et les festivals de BD : j’entrais, enfin, dans le monde du livre, car la BD  fait partie de cet univers-là ! Par appétit et gourmandise de la création BD, depuis, j’ai rattrapé le temps perdu, puisque pendant douze années, j’ai produit, en moyenne, quatre albums par an. Dans tout ce que je fais dans ma vie, même quand je jardine, quand je parle à mon épouse, quand je m’occupe de ma petite-fille, ou quand je rencontre des gens, il y a toujours une bulle au-dessus de moi : j’ai l’impression d’être sans cesse dans une BD ! Cela me fait penser à ces metteurs en scène qui n’arrêtent pas de regarder le monde à travers le petit rectangle de l’objectif de leur caméra.» Son accession à l’album cartonné n’a pas fait oublier, à notre interviewé, l’époque où il dessinait essentiellement pour les revues populaires bon marché puisqu’il a illustré des épisodes du «Fantôme du Bengale» (de 1990 à 1993) et de «Herman Storm» (de 1993 à 1995) proposés dans Fantomen, un mensuel scandinave. «C’était aussi un peu alimentaire ! Les éditeurs internationaux de la  Semic (basés en Suède), lesquels venaient de racheter LUG, sont venus me voir, car ils aimaient bien ce que je faisais. Ils m’ont proposé la reprise de ce héros, créé en 1936 par Lee Falk et Ray Moore, qui marchait très bien chez eux. J’ai adoré faire ça, même si je me suis toujours demandé pourquoi ce personnage masqué était en slip alors qu’il avait un collant : encore un des grands mystères du 9ème art ! Autre détail amusant,  c’était ma femme qui faisait les traductions car je recevais les textes en anglais : on était déjà en pleine mondialisation ! C’est comme ça que je me suis rendu compte que, désormais, la BD n’a plus de frontières !»

 

En 1989, Jean-Yves Mitton s’attaque au monde gallo-romain et entreprend «Vae Victis», série publiée directement en albums par les éditions Soleil, en 1991, et scénarisée par Simon Rocca (qui n’est autre que le dessinateur Georges Ramaïoli). L’année suivante, il compose entièrement, scénario et dessins, une passionnante histoire de pirates pour le même éditeur : «Les survivants de l’Atlantique». Au bout de trois épisodes, il en confie la partie graphique à son ami Félix Molinari, pour participer à la collection «Vivre avec» des éditions Armand Colin (en 1992) et créer «Chroniques barbares», une saga sur le peuple viking, toujours pour Soleil, en 1994. Avant d’attaquer son chef-d’œuvre sur les Aztèques et la période précolombienne («Quetzacoatl», aux éditions Glénat, en 1997), il livre un scénario à Fred Zimmerman («Gilgamesh», chez Soleil, en 1996) et deux planches pour le collectif «Chirac dans tous ses états» chez Ifrane-Pictoris Studios (en 1997). Enfin, on le retrouve en solo aux éditions Erc («Les amants de Bibracte», en 1998), comme scénariste pour Frank Bonnet («Attila… mon amour», chez Glénat, en 1998), ou collaborant à quatre mains avec Michel Rodrigue («Les truculentes aventures de Rabelais», chez Hors Collection, en 2001) ; sans oublier son «Papoose», un petit indien dessiné par Franck Chantelouve (chez Jet Stream, en 2002), son «Colorado» (chez Carpe Diem, en 2003), où, avec Georges Ramaïoli, ils échangent les rôles qu’ils tenaient sur «Vae Victis», ou son «Dernier kamikaze» avec Félix Molinari, en 2006, toujours chez Soleil. «Je n’ai jamais fait de différences entre scénariste et dessinateur ! Pour moi, la BD est un métier d’artisan : si je pouvais faire de la couleur, je ferais la couleur ! Manque de pot, j’ai surtout travaillé dans la presse en noir et blanc, et je vois le monde en noir et blanc ; un peu comme les anciens cinéastes le voyaient, parce que la technique du cinéma ne leur permettait pas encore la couleur. Cependant, sans jouer les dinosaures, je livre toujours mes planches ainsi, mais entièrement lettrées. Je laisse la couleur à d’autres artisans comme les coloristes ou les informaticiens : moi, cela ne m’intéresse pas… Je suis comme un sculpteur à qui on prend l’œuvre pour la mettre au fond d’un musée ou sur une place publique : il va passer devant sans se retourner. Moi, je fais mon travail ; ce qu’il va en advenir après, cela ne me concerne plus. Ce n’est pas de la modestie, simplement une manière de se garantir, de se protéger, et de ne pas trop se regarder le nombril. Ceci dit, il est vrai qu’il m’arrive quand même de gueuler quand on me met une scène de nuit alors que je la voulais de jour, où même pire, parfois ! Que voulez-vous, même si l’informatique est omniprésente, nous ne sommes pas des machines : seulement des humains qui se prétendent, quelquefois, artistes…»

 

 

 

Gilles RATIER