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Lorsqu’il nous avait reçu dans sa maison du quartier de la gare Saint-Jean, Christophe Dabitch était encore à la satisfaction du prix historique de la bande dessinée reçu au dernier festival de Blois pour le superbe album Abdallahi, réalisé avec le dessinateur Denis Pendanx. Dans la foulée, le titre s’est hissé parmi les cinq finalistes du prix de la critique 2006.

 

Ce beau parcours, l’album le doit autant au talent graphique de son dessinateur qu’à la narration envoutante de son scénariste dont les talents se nourrissent d’une formation initiale étoffée (maîtrise de lettres à Bordeaux III, Sciences po Paris, IUT de journalisme de Bordeaux) mais aussi d’un parcours personnel riche et varié. A tout juste 38 ans, il a déjà travaillé comme journaliste indépendant aussi bien pour la presse régionale que pour des titres aussi prestigieux que Le monde diplomatique. Réalisateur de documentaires pour la télévision (notamment FR3 ou Arte, pour lequel il a signé un reportage sur la Serbie d’où était originaire son grand-père), il s’est aussi frotté à l’histoire locale (citons un classique réédité par Sud-Ouest sur l’historique du tramway de Bordeaux, ou une histoire remarquée sur la répression anti-communiste lancée au début de la Seconde guerre mondiale en Gironde, sujet sensible auquel bien des historiens professionnels avaient renoncé). A signaler aussi un livre sur la Serbie publié en 2003 et illustré par David Prudhomme (le créateur de Ninon Secrète avec Patrick Cothias chez Glénat) qui fait le lien entre la littérature, l’image et la bd.

 

Comme il l’avoue lui-même, notre homme n’est pas issu du sérail bédéesque. Lecteur de Conrad, Céline, Boyle ou James Ellroy, sensible aux ambiances denses et lourdes, c’est un amateur presque naturel de Pratt dont il admire le sens du rythme et l’épaisseur des silences, mais aussi de Brétécher, d’Edika, ou encore de Bourgeon ou de Davodeau. Revenu à la bd, dont il salue l’éclectisme actuel, après avoir pris conscience des nouvelles possibilités créatives dont le media est désormais porteur, il a franchi le pas avec sa bande de copains, dans laquelle Jean-Denis Pendanx occupe une place de choix. « Nous fonctionnons en parfaite symbiose » confie-t-il. Il se lance seul au départ, détaillant les séquences, décrivant les situations et écrivant les dialogues, et laisse au dessinateur le travail du découpage. Mais le projet, défini en commun après un gros travail de documentation et de repérage sur le terrain (comme ce fut le cas pour Abdallahi), progresse au rythme des échanges, dans une relation triangulaire qui inclut l’éditeur.

 

Partageant l’attrait de son copain Pendanx pour les sujets historiques, Christophe Dabitch poursuit l’exploration de ses thèmes de prédilection : à côté d’une réflexion sur la délégation du pouvoir et sur le sens des génocides contemporains, il consacre l’essentiel de son énergie à la technique narrative. Analysant l’articulation de la dramatisation du récit et du contexte historique, décortiquant le lien entre fiction et intégration des expériences personnelles, fasciné par la dimension du voyage, il cherche à dépasser la simple chronique journalistique aussi bien que le pur récit d’aventures historiques.

 

Dans ce parcours personnel et ambitieux, le scénariste d’Abdallahi salue la grande liberté dont il bénéficie chez Futuropolis. Ce qui lui permet de mener de front plusieurs projets de nature bien distincte : il prépare ainsi deux albums (le premier avec Benjamin Flao, La ligne de fuite dont la sortie est prévue en septembre, portera sur l’errance d’un faussaire de Rimbaud fuyant sur les traces du poète et abordera le thème de la décadence et du refus de la modernité née de la révolution industrielle et de la dictature consumériste ; le second, avec Jean-Denis Pendanx, prévu en trois tomes, reviendra sur le dramatique naufrage du Batavia, ce navire néerlandais de la Compagnie des Indes, coulé au large de l’Australie et dont les rescapés ont mis en place une société dictatoriale fondée sur le meurtre). De retour de Syrie, il annonce encore une sorte de carnet de route doublé d’une fiction évoquant les relations entre musulmans et chrétiens araméens.

 

Un avenir riche de projets, de promesses et d’ambitions. A l’image de Christophe Dabitch lui –même, un scénariste qui prouve que des auteurs de poids investissent à présent la bande dessinée, à laquelle ils reconnaissent un statut de medium à part entière et dont ils peuvent exploiter avec talent les immenses possibilités.

 

 

Joël Dubos

 

 

 

 

 

Christophe Dabitch, Denis Pendanx, Abdallahi, Futuropolis-Gallimard, t1, Dans l’intimité des terres, février 2006, 14,50 euros, t2, Traversée du désert, novembre 2006, 16,50 euros.