Avant de devenir célèbre sous son pseudonyme, Benoît Drousie (né en 1962, en Belgique), puise la matière de ces futurs gags écoliers en exerçant, pendant six ans, la profession d’instituteur. «Quand j’ai arrêté l’enseignement, je voulais écrire essentiellement des livres pour enfants. Cependant, étant gosse, je me suis nourri de BD, c’était mon principal plaisir : j’allais acheter le journal Tintin que j’échangeais le lendemain avec mon voisin qui, lui, prenait Spirou… Je trouvais aussi mon bonheur dans certains feuilletons télévisés. Je me souviens également d’avoir toujours aimé les jeux où je pouvais laisser libre cours à mon imagination : je jouais à «Daktari» et j’inventais des histoires. Avec le recul, je réalise que même mes rédactions ou dissertations me classaient dans une catégorie à part : même quand il y avait un sujet imposé, je parvenais toujours à écrire quelque chose d’étonnant, de burlesque ou de rigolo. Professionnellement, c’est ma rencontre avec la dessinatrice Carine de Brabanter qui a tout déclenché. Notre premier essai, en collaboration avec Falzar, alias François Dhondt mon co-scénariste, a été le bon, en 1992 : la série «Margot et Oscar Pluche» (elle sera re-titrée «Sac-à-Puces» lors de son passage dans Spirou) a été immédiatement acceptée par les éditions Casterman. A ce moment-là, je travaillais comme secrétaire de rédaction à Tremplin,  un magazine pour enfants publié par les éditions Averbode : j’en avais d’ailleurs profité pour soumettre quelques gags en une case, dessinés par Bernard Godi, d’où émergera, en 1992, le personnage de «L’élève Ducobu», cancre notoire qui deviendra une véritable bande dessinée, cinq ans plus tard. En parallèle, j’avais proposé des scénarii à Spirou, lesquels ont été tous  refusés (à juste titre). Quand Thierry Tinlot est arrivé à la tête de la rédaction de cet hebdomadaire, j’ai commencé à écrire des pages et des pages dessinées par Marc Wasterlain, Clarke, Glem, Frédéric Jannin, Philippe Bercovici, Serge Ernst, Nitika Mandryka, Arthur Piroton, Will, Denis Bodart, Guilhem, Luc Mazel, Mauricet, Jean-Claude Fournier et bien d’autres encore, et je vois vraiment le chemin que j’ai parcouru d’un point de vue tant professionnel que qualitatif : je gère mieux mes idées. Le fait de produire beaucoup était important : je réalisais aussi des livres pour enfants, des CD-Rom… En fait, tout m’intéressait ! J’essayais quand même de me canaliser, d’être un peu plus cohérent par rapport à ma carrière : de concrétiser mon savoir-faire sous forme de séries solides pour Dupuis, Le Lombard et les autres.»

 

Alors que Le Journal de Mickey propose la prépublication française des gags de son «Elève Ducobu», le scénariste Zidrou (ainsi que son dessinateur favori : Bernard Godi) poursuit sa carrière dans le magazine Spirou, en Belgique, avec, surtout, la rubrique «Suivez le guide», à partir de 1995. Il signe aussi de multiples scénarios et textes divers seul, ou en compagnie de son complice Falzar sous leur pseudonyme commun de Les Potaches. Mais d’où vient donc ce patronyme assez amusant ? «C’est un nom de studio car je travaillais, à mi-temps, avec mon co-scénariste. On espérait développer nos activités dans différents domaines : scénarios de dessins animés, de théâtre…, avec la possibilité d’intégrer, pourquoi pas, un troisième partenaire. A l’origine, le nom et le studio ont été créés, essentiellement, pour des raisons fiscales. Pourquoi Potaches ? Parce que nous étions et sommes toujours potaches, et que nous espérons le demeurer encore longtemps. D’ailleurs, la plupart des auteurs que j’aime rencontrer ont encore ce côté « gamin », dans le bon sens du terme.» Cependant, notre interviewé n’avait-il pas l’impression, qu’à l’époque, il était surtout utilisé comme homme à idées ? «Oui, mais cela m’amusait également. Je n’aurais pas aimé écrire uniquement du scénario de BD (j’ai d’ailleurs publié de nombreux livres jeunesse chez Nathan, Casterman, Rouge et Or, Nathan, Mijade, Artis-Historia, ou pour la «Bibliothèque Rose» de chez Hachette). Quand je pense une série ou un projet BD, je pense toujours à ce qu’on peut faire autour dans Spirou, ou à ce qu’on peut vendre comme gadget avec le premier album… J’aime ce côté festif et inventif, ce côté grand gosse qu’on trouvait dans la BD des années 60… J’ai énormément produit d’animations dans Spirou (le Mozart de la BD, la malédiction de la page 13, l’animation Cauvin, la grève des coloristes…) sans que les lecteurs sachent que j’étais derrière tout ça. Il aurait fallu que l’on soit plus nombreux à réagir comme cela car un magazine ce n’est pas 4 pages de ceci, 4 pages de cela, 4 pages d’autre chose, etc. Il faut que les lecteurs sentent qu’il y a quelque chose qui se passe, qu’il y ait une vie fictive et mythologique de la rédaction.» Et est-ce que pour ces animations, on lui demandait un scénario bien détaillé ? «C’était de plus en plus le cas : que ce soit de la part de la rédaction en chef ou de l’équipe éditoriale. Je sentais qu’ils attendaient que je franchisse cette étape, que je canalise mes idées sur des projets cohérents et porteurs. Leur attente était, peut être, plus commerciale que celle d’un éditeur comme Casterman qui se permet des coups de cœur, tout en sachant que cela ne va pas se vendre. Attention, je ne dis pas que les éditions Dupuis faisaient uniquement du commerce ! Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement un mal de penser aussi la création en terme de rapport au public !»

 

En attendant de trouver un public plus sensible à ses séries humoristiques, Zidrou va publier, à la même période, une série pour les petits («Lou et Loulou» avec Falzar et Hugo Van Look, chez Averbode, en 1996) et un ouvrage publicitaire («Opération Arc-en-ciel» avec E411, aux éditions Arc-en-ciel, en 1997). Si en 1996, «Le zoo» (avec Blatte) ou «Barbara Sleepless» (Olivier Wozniak), puis en 1998, «Johnny Tétard» (encore avec Blatte), «Maître Corbaque» (avec E411, alias l’artiste Belge David Evrard) ou «Michou Gropou» (avec Olivier Saive), ne marqueront pas obligatoirement la mémoire des lecteurs du journal Spirou, certaines de ses créations commencent pourtant à se faire un nom dans le monde, de plus en plus vaste et difficile, de la bande dessinée. «Sac-à-Puces», par exemple,  évolue de courtes histoires en 4 planches vers des récits plus convaincants en 44 planches. «Nous avions peur de tourner en rond, de nous répéter. Avec des histoires plus longues nous avons pu mieux exploiter les actions et  les sentiments. Autre exemple, «Les Crannibales», dessinés par Jean-Claude Fournier de 1995 à 2005, fut un projet qui a finalement abouti, mais seulement au bout de 3 ou 4 ans. «Les gens ont surtout été enthousiasmés par l’évolution graphique de Jean-Claude Fournier, lequel s’y amusait beaucoup : c’était la première fois qu’il travaillait avec un scénariste. Pour moi, au départ, ce n’était qu’une idée pour un spécial Spirou, mais le rédacteur en chef de l’époque (Thierry Tinlot, lequel est désormais celui du mensuel Fluide Glacial) m’a poussé à en faire une série. Je me demandais si j’allais pouvoir trouver assez de gags pour l’alimenter et je constate que j’en ai trouves pas mal, alors que tout tournait sur un contexte assez étroit : une famille qui bouffe les gens.» Une telle série, dans le très traditionnel (du moins à ce moment-là) hebdomadaire Spirou, aurait pu déclencher un scandale, non ? «C’est vrai qu’au début, le rédacteur en chef nous avait prévenus que si on avait droit à une levée de boucliers, il mettrait cette série dans une collection destinée à un public adulte. Et contrairement à ce qu’on aurait pu penser, cela est passé comme une lettre à la poste, les réactions étaient même plutôt encourageantes. A peine la série avait-elle commencé que l’on a fait un petit concours pour Noël : on demandait aux lecteurs de nous envoyer des recettes. J’ai été stupéfait par l’énorme proportion d’enfants de 12 ans environ, dont beaucoup de filles, qui proposaient des recettes d’une cruauté sans nom

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que la publication des gags des «Crannibales», signés Zidrou dans Spirou, n’est pas passée inaperçue ! Le scénariste devait même avoir une sacrée responsabilité, vu le pouvoir d’influence de ses propos sur le lectorat ! «J’aime faire de la BD distrayante, mais j’essaie toujours de faire passer un petit truc derrière. Evidemment, pour «Les Crannibales», c’était une satire sociale. De toute façon, j’amène toujours des gags qui suscitent, indirectement et inconsciemment, une réflexion.» Hélas, la reconnaissance du grand public n’était pas encore arrivée pour notre interviewé, même s’il y avait déjà quelques jeunes lecteurs qui souhaitaient être «Crannibales» plus tard. «Tout le monde connaît l’anecdote, au sujet d’Uderzo et Goscinny, à qui l’on servait toujours du sanglier quand on les invitait quelque part à cause du succès populaire d’«Astérix» ; et bien moi, à l’époque, je craignais que si jamais ma série devenait ne serait-ce qu’un centième aussi célèbre qu’«Astérix», on m’invite et me serve de la cervelle de gendarme, car il n’y en aura pas beaucoup dans l’assiette, ou des cuisses de majorette farcies, alors que je déteste les cuisses de majorette farcies… Je ne sais pas si vous en avez déjà goûté ? Par contre, il y a des choses très bonnes comme le gigot de bébé à l’oseille, qui est très fin…» Le succès viendra quand même, petit à petit…, avec «L’élève Ducobu». En attendant, ni «Le Boss», caricature du rédacteur en chef de Spirou réalisée, en 1997, avec Philippe Bercovi, ni «Chez Figaro» pour Le Journal de Mickey (avec le même dessinateur, en 1998), ni «Choco» avec De Brab’ (en 2000, chez Casterman), ni «Scott Zombi», le mort-vivant de Pierre-Yves Gabrion (en 2002, toujours chez Casterman), n’apporteront les lauriers mérités par ce scénariste, lequel renouvelle, avec un sens inné de la dérision, la création humoristique traditionnelle. «Pendant des années, j’ai continué à être, à temps partiel, secrétaire de rédaction d’un magazine car je ne parvenais pas à vivre de ma plume. Et puis, j’ai sauté le pas en septembre 1992, il fallait que j’en passe par là : en gros, j’ai ramé pendant 2 ans. Je courais après le travail et puis, quelques années après, le travail est venu naturellement à moi : les dessinateurs me contactaient, les éditeurs me réclamaient de nouveaux ouvrages… Aujourd’hui, je peux dire que je vis bien de mon travail de scénariste et d’écrivain. Maintenant, j’espère que la notoriété de certaines séries va s’asseoir : qu’au lieu de consacrer du temps à des projets qui peuvent échouer sur la grève, au bout d’un moment donné, je le consacre à des séries qui restent longtemps en mer

 

Parmi les projets que le scénariste Zidrou a mûris et améliorés, et qui ont porté leurs fruits depuis, il faut citer «Tamara», dessinée par Christian Darasse, depuis 2001. Cette excellente série de gags en une planche nous parle des problèmes quotidiens d’une jeune adolescente aux prises avec les histoires d’école, de famille et de physique ingrat.  «J’ai en tête des projets de séries à n’en plus finir et il me faudrait 10 vies pour leur donner forme : je ne peux pas tout faire en même temps. Et puis, je ne peux pas venir tous les 3 mois avec 5 nouveaux projets chez Spirou, il faut que je dose !». Et aujourd’hui, techniquement, comment notre scénariste présente-t-il ses planches ? «Là encore, je reste très classique : je travaille sur ordinateur et mes scénarios sont assez littéraires, même s’il s’agit d’un gag visuel. Je rajoute parfois des petits commentaires rigolos pour le dessinateur, et je donne des descriptifs assez précis.» Alors qu’il est catalogué comme auteur humoristique, Zidrou avait, depuis longtemps, l’idée d’écrire une série réaliste. «Je voulais faire du tendre, du sanglant, du policier…, une série d’aventures tout public qui n’empêcherait pas une touche d’humour. Je pensais qu’il y avait moyen d’écrire des histoires bien ficelées, sans nécessairement tomber dans la violence absolue. J’avais donc plusieurs concepts dans la tête, mais il y fallait un temps pour tout.» Et «Mèche Rebelle» fut ! En effet, publiée sous ce premier titre dans le beau journal Spirou, dès 2003, alors que Zidrou, 10 ans auparavant, en avait écrit un chapitre soumis pour avis à la rédaction de l’hebdomadaire de Marcinelle, cette série atypique, autant ironique et caustique qu’efficace et précise, connut 2 albums dans la collection «Repérage», sans obtenir le succès attendu. Loin de se décourager, Zidrou et son dessinateur (l’Italien Mattéo) remodelèrent ce conte moderne, doublé d’un thriller paranoïaque, sous l’appellation «proTECTO». Ceci dans la collection «Empreinte», où furent réédités les 2 premiers épisodes dans un tome 0. Et il semblerait que, cette fois-ci, le public, peut-être décontenancé, dans un premier temps, par l’ambiance très «humour noir», soit un peu plus au rendez-vous ! «Le fait que «Mèche Rebelle» soit, dans un premier temps, proposée dans Spirou était très intéressant : en effet, elle côtoyait des séries humoristiques et des talents novateurs qui ne demandaient qu’à éclorent. C’est d’ailleurs le rôle essentiel d’une revue. Ce sont des coups d’essai, pour voir si on a vraiment des tripes ; si on peut se surpasser et faire évoluer son dessin ou sa narration. Hélas, la plupart des revues ont disparu, ainsi que ce côté «école» (genre Studio Peyo) ou «maître» (comme Jijé a pu l’être). Cela avait un côté potache, émulation, où l’on apprenait son métier en travaillant et en s’amusant !»

 

 

Gilles RATIER