Entretien réalisé à Angoulême, en 1996

 

 

 

– Comment avez-vous concilié votre fonction de rédacteur en chef à Spirou et votre travail de scénariste ?

 

– À un moment donné des dessinateurs me demandaient des scénarios et j’étais ravi de le leur faire. Puis, un beau jour, j’ai appris avec horreur que le bruit courait que si on voulait être publié dans Spirou, il fallait demander à Delporte de faire le scénario. Dès ce moment, je me suis abstenu d’écrire d’autres histoires, sauf pour des gens comme Franquin, Peyo ou Roba qui, de toute façon, n’avaient pas besoin de moi pour être célèbres. Ce n’est pas un bon plan que d’être à la fois rédacteur en chef et scénariste, excepté si on s’appelle Goscinny qui a été le meilleur rédacteur en chef de la presse.

 

 

 

– Goscinny est donc votre référence ?

 

– Tout à fait ! Je vais vous raconter une anecdote. Goscinny part en vacances aux Etats-Unis et, pendant ce temps-là, une campagne de publicité se lance. C’était le temps où les firmes d’essence cherchaient à avoir des clients, et une firme distribuait aux pompes les bustes des grands maréchaux de France, y compris celui d’un certain Pétain. Il y avait deux grandes double-pages de publicité en quadrichromie dans Pilote. La bande de Gébé, Reiser et consorts découvrent ça et font, dans les pages “Actualités”, un portrait chargé de cette manœuvre commerciale. Goscinny revient et est atterré de recevoir une lettre de la firme de publicité qui s’indignait des critiques, dans Pilote, de leur campagne de pub qui rapporte beaucoup d’argent à ce journal. La lettre se finissait ainsi : “Nous aimerions savoir si vous faites de l’humour ou de la politique ?” Goscinny, qui n’aurait probablement jamais laissé passer ce truc-là, s’il n’avait pas été en vacances, répond : “Messieurs, j’aimerais savoir si vous faites de la publicité ou de la politique ! L’affaire en est restée là et j’ai beaucoup d’admiration pour ce genre de réparties.

 

 

 

– Quand vous étiez rédacteur en chef, sur quels critères vous basiez-vous pour choisir les scénarios ?

 

– Sur mes goûts personnels, tout simplement ! Ce qui était affreux, dans les débuts en tout cas, c’est qu’il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas parvenir à définir ce qui n’allait pas dans un scénario. Le type en face de moi avait fait beaucoup d’efforts et ce con de barbu que j’étais n’était même pas capable d’expliquer pourquoi je ne trouvais ça pas bon, il pensait que je refusais arbitrairement. Un rédacteur en chef est quelqu’un qui n’est jamais beaucoup aimé ; pourtant, je crois que les gens m’appréciaient, malgré le fait que je les ennuyais beaucoup. J’avais l’impression que c’est ainsi qu’il fallait faire mon métier.

 

 

 

– Est-ce que vous avez débuté de votre propre chef dans l’écriture de scénarios ?

 

– Non, au départ c’était Eddy Paape, qui avait commencé à écrire lui-même une histoire de “Jean Valhardi” et qui ne s’en sortait pas. Il m’a demandé de l’aider et, péniblement, j’ai écrit des histoires que je considère aujourd’hui comme immondes, surtout la toute première ! En général, c’était comme cela que ça ce passait, ce n’était que des coups de mains que je donnais, en discutant avec l’intéressé. Je rentrais chez moi, je tapais à la machine ce qu’il m’avait dit et quand je lui tendais ma feuille dactylographiée, il était ravi. On ne peut pas écrire une histoire pour quelqu’un sans que ce quelqu’un intervienne, du moins, quand il a un peu de talent. J’ai aussi travaillé avec des gens qui dessinaient exactement ce qu’il y avait sur ma feuille, mais ce ne sont pas mes meilleures histoires !

 

 

 

– Vous tapez donc tout à la machine, sans annotations particulières ou petits dessins explicatifs ?

 

– Je suis de ceux qui s’obligent à écrire un synopsis au départ et qui déterminent la disposition et la grandeur des cases. C’est une technique du métier. Malgré tout mon grand respect pour René Goscinny, je dois reconnaître qu’il lui arrivait de ne pas respecter ce principe : il mettait, par exemple, la grande case à droite, ce qui oblige à mettre des flèches pour indiquer le sens de la lecture ; alors que si la grande case est à gauche, les deux autres petites cases sont lues dans le bon ordre.

 

 

 

– L’apparition de l’album a-t-elle changé votre technique ?

 

– Au départ, l’album n’était pas prévu, donc les histoires avaient un nombre indéterminé de pages. Par la suite, il a fallu calibrer nos scénarios en 44 pages ou quelques fois en 52. Néanmoins, avec Franquin, il nous arrivait d’écrire notre histoire et de s’apercevoir qu’elle ne faisait que 37 pages. Alors, on faisait une autre petite histoire pour obtenir les 44 planches nécessaires.

 

 

 

– Alors qu’aujourd’hui vous faites dans l’humour poétique, quand vous débutiez, vous n’écriviez que des histoires réalistes, pour Paape, Forton…

 

– Qu’est-ce que c’était mauvais, heureusement que Forton est un bon dessinateur ! Je me souviens qu’un jour, Forton m’a téléphoné. Il me ré-explique le scénario que je venais de lui envoyer : “Alain Cardan”, qui est sur la planète Vénus, doit faire sauter une charge d’explosifs ; comme il n’a pas d’outils avec lui, il coupe la corde avec les dents. Je voudrais savoir, me dit Forton, comment il fait avec son scaphandre ? J’avais tout simplement oublié ce détail, cela explique la qualité du scénario ! Par la suite, j’ai obliqué vers des histoires du style d’“Isabelle”, c’est le destin ! Mais je suis encore capable de faire du réalisme : si quelqu’un me le demande, que le mec est sympa et que c’est bien payé, pourquoi refuser ?

 

 

 

– Si Goscinny est votre référence au niveau de l’humour, en ce qui concerne le réalisme, quelle est-elle ?

 

– Milton Caniff ! Sa construction des histoires est formidable. Il publiait une bande par jour,

 

6 jours par semaine et le septième jour il y avait une planche entière en couleur : il parvenait à faire deux histoires où l’on pouvait ne lire que les bandes quotidiennes ou que les pages hebdomadaires, sans qu’il y ait la moindre redondance. J’ai eu le plaisir de le rencontrer dans son studio à New York. Il travaillait d’ailleurs de façon particulière : il écrivait son histoire et faisait des croquis de ses personnages, puis envoyait ça en Californie, de l’autre côté du continent, parce que son lettreur habitait là-bas ; le lettreur dessinait le ballon et écrivait les textes à l’intérieur puis retournait le tout à Caniff qui finissait son dessin.

 

 

 

– Vous avez aussi travaillé pour le public néerlandophone, en quelle langue écriviez-vous vos textes ?

 

– En Anglais ! J’étais d’ailleurs considéré comme un excellent écrivain anglophone par les scénaristes de chez Hanna-Barbera parce que, comme je ne connais pas très bien la langue, j’étais obligé de trouver des images et que du même coup cela enrichit le propos. On retrouve le même phénomène en littérature !

 

 

 

– Êtes-vous influencé, dans vos scénarios, par vos lectures ?

 

– Je ne pourrais pas l’affirmer, probablement : on est influencé par tout ! J’ai toujours bien aimé lire mais maintenant je n’ai plus le temps !

 

 

 

– Est-ce qu’aujourd’hui, malgré vos nombreuses activités, vous vous considérez comme un scénariste de BD avant tout ?

 

– Pas avant tout, mais aussi ! C’est un métier que j’aime bien, comme actuellement j’aime bien travailler pour les dessins animés. Je m’y amuse beaucoup !

 

 

 

– Que pensez-vous de la situation de la BD aujourd’hui ?

 

– Le temps est beau pour la saison mais le fond de l’air est un peu frais…

 

 

 

Gilles Ratier

 

 

 

* “ Avant la case ” est l’histoire la plus complète de la bande dessinée francophone du vingtième siècle publiée à ce jour, racontée par les scénaristes, lesquels se sont avérés les principaux décideurs du médium. Ce livre, une première en la matière, se compose d’une base historique et d’une cinquantaine d’interviews techniques, sur le travail des scénaristes, agrémentées de reproductions de planches et de pages scénarisées.

 

“ Avant la case ”  est édité par Sangam (infosangam@yahoo.fr).

 

Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre.

 

Prix de vente public : 33 euros TTC.