Caricaturale, l’étude de l’institut GFK ? Un peu, tout de même, comme en témoigne son titre : « Entre sushis et moules frites » !! Pas d’états d’âme donc. Ici, on parle chiffres et statistiques, illustrés par des phrases chocs et autres banalités (« Il serait faux de croire que manga rime avec bagarre de petits hommes aux grands yeux écarquillés ») qui veulent laisser croire que l’on maîtrise les tendances et l’évolution d’un marché dont on perçoit, à la lecture du communiqué, qu’il n’est cependant traité qu’en grande masse. Autre reproche : aucun indice sur la méthode utilisée. Ce bilan 2006, qui indique de manière percutante que l’année ne fut pas « mémorable » pour la bande dessinée, n’indique cependant ni sur quelle durée (y’a-t-il eu lissage sur les derniers mois ?) ni sur quel secteur commercial (type de points de ventes, représentativité ?) et avec quelle démarche (statistiques par échantillonnage ou ventes réelles sorties de caisse ?), elle a été effectuée ?

 

Il n’en reste pas moins, avec toutes les réserves qui précèdent, que cette analyse professionnelle, qui, soulignons le, ne concerne que le marché français (quid des autres pays, et importants marchés,  francophones ?) menée par un grand institut d’études marketing mondial, comporte des éléments de discussion plus qu’intéressants et qui recoupent la plupart des constats récents.

 

– Quelle que soit la méthode employée, que le chiffre d’affaire soit légèrement haussier ou baissier, l’inquiétude est effectivement de mise chez les éditeurs et professionnels de la distribution de livres. Pour GFK, ces derniers devraient adapter leurs capacités de rayonnages au neuvième art car «  la BD » – qui n’est pourtant pas présente dans tous les points de vente : « 23% des magasins vendeurs de livres ne vendent pas de BD » – « prend peu de place en rayon, mais enregistre des ventes moyennes au titre plus importantes que les autres segments du marché du livre ».

 

– Le marché des mangas à tendance à se stabiliser : l’institut GFK note en effet une croissance annuelle des ventes de l’ordre de 3%, après deux années à +40%. L’étude révèle également que le genre attire un lectorat fidèle et peu volatile puisque ces ventes, stables tout au long de l’année, sont plus faibles en pourcentage au moment des fêtes de noël, époque évidemment toujours favorable pour une augmentation des achats particuliers et qui profite donc plus au « franco-belge ». Pourtant, autre fait intéressant, les mangas sont toujours sous-représentés dans les points de vente, de nombreux n’en proposant aucun. Malgré cette potentialité de développement, GFK juge le genre « mature ». Suit pourtant une curieuse assertion : « ce qui n’est pas le cas des comics qui commencent tout juste à attirer les plus grands noms de l’édition BD française ! ». Sans commentaire !

 

Laurent Turpin

 

ps : le débat sur l’évolution du marché de la BD en 2006 est ouvert et se poursuit ici, avec les conclusions du dossier annuel de  Livres Hebdo, à paraître en fin de semaine et  consacré à ce sujet

 

Voici le communiqué de GFK dans son intégralité (hors graphiques, pour raisons techniques)

 

BILAN 2006 DU MARCHE DE LA BANDE DESSINEE

ENTRE SUSHIS ET MOULES FRITES :

 

A la veille du festival de la Bd d’Angoulême, GfK, institut d’études marketing de référence sur les ventes de livres, dresse un bilan de l’année 2006 du marché de la bande dessinée.

La bande dessinée n’a en 2006 pas connu une année mémorable, malgré des best sellers comme Titeuf chez Glénat et Lucky Luke chez Lucky Comics (646.000 et 268.000 exemplaires vendus respectivement) : avec un recul pour la deuxième année consécutive (-5,4% en volume et -4,2% en valeur), la BD (ou le 9ème art) reste tout de même le 3° segment le plus important du marché du livre, représentant 12,4% des volumes de ventes annuelles, derrière la littérature (27,2%) et la jeunesse (21,8%). Ainsi, ce sont près de 40,5 millions d’albums de bande dessinée, tous genres confondus, qui se sont vendus en France en 2006, apportant un chiffre d’affaires de près de 383 millions d’euros.

La BD : un rayon efficace, pas toujours exploité

1er point marquant du segment BD : une très forte rotation au titre (c’est-à-dire les ventes moyennes au titre les plus élevées) : avec 5,8% de l’offre totale de livres disponibles, la bande dessinée réalise 12,4% des volumes du livre en 2006. Sa rotation moyenne au titre est de 1600 contre 850 par exemple pour la littérature générale. Seul le parascolaire se place mieux, avec des ventes moyennes au titre de près de 2500. En résumé, la BD prend peu de place en rayon, mais enregistre des ventes moyennes au titre plus importantes que les autres segments du marché du livre.

Pour autant, tous les points de vente de livres ne disposent pas encore d’un rayon Bande dessinée (23% des magasins vendeurs de livres ne vendent pas de BD, hors surfaces très spécialisées types jardineries). Pourtant, l’offre est variée : récits historiques, reportages d’actualité, politique, humour, policier, adaptation de classiques littéraires, etc. Les héros de la BD franco-belge classique (Tintin, Asterix, etc) ne sont plus seuls dans les librairies !

Les mangas : un genre mature.

La BD franco-belge domine toujours les ventes, et le marché continue à s’ouvrir à d’autres cultures lointaines : les mangas japonais et les comics anglo-saxons. Si les premiers sont déjà largement implantés sur le marché français, ce n’est pas le cas des comics qui commencent tout juste à attirer les plus grands noms de l’édition BD française. Nos séries européennes sauront-elles à leur tour trouver un public au-delà de nos frontières ?

Selon Céline Fédou, chef de groupe sur le marché du livre chez GFK,  « aujourd’hui, plus d’une bande dessinée sur trois achetées sur le marché français est un manga. La France est le deuxième consommateur de mangas au monde après le Japon. Les mangas ont beau ne pas faire l’unanimité dans la distribution (environ 58% de la grande distribution et 20% des librairies généralistes n’ont vendu aucun manga sur leur point de vente sur la semaine précédant Noël), leur succès est d’autant plus mérité qu’on ne les trouve pas partout ! »

Il serait faux de croire que manga rime avec bagarre de petits hommes aux grands yeux écarquillés. Si Naruto (Kana) et Dragon Ball (Glénat) sont toujours les deux séries phares de ce marché, et si la grande majorité des ventes de mangas se fait encore sur des titres pour ados (Shonen), les séries pour filles (Shojo) ou les titres pour adultes (Seinen) ont également une place importante sur le marché. On notera ainsi la présence de la série shojo Fruits Basket (Delcourt) au 11° rang des séries les mieux vendues cette année sur le marché global de la BD. Les trentenaires qui ont dévoré Akira dans les années 80 se voient aujourd’hui proposer des titres plus proches de leur vie quotidienne. Au Japon, chaque métier, chaque profession, chaque classe a sa série manga dédiée. Très peu étant encore traduites en France, le défi des éditeurs est désormais de faire lire des mangas aux adultes.

Depuis quelques mois, la croissance du marché des mangas a commencé à se stabiliser (+3,1% sur le dernier trimestre 2006 par rapport à l’an dernier). On est loin des 41% de croissance enregistrés entre 2003 et 2004 ! Cette stabilité relative est finalement un exploit lorsqu’on la met en regard de l’évolution du marché de la BD. Les mangas comptent dans leurs catalogues des best sellers qui n’ont rien à envier à d’autres segments : chaque nouveauté de Naruto se propulse directement dans le top 5 des meilleures ventes de livres la semaine en cours. Et cela plusieurs fois l’an, puisque les mangas sortent à un rythme très rapide sur le marché. Naruto à lui seul a compté 6 nouveautés sur l’année ! A l’inverse, un fan de Largo Winch ou de XIII devra attendre plus d’un an pour connaître la suite des aventures de leur héros…

Autre fait notable : les mangas ne comptent pas non plus parmi les produits phares de Noël : s’ils représentaient en 2006 plus de 34,5% des ventes totales de BD, en décembre ce poids n’est que de 22,3% !

Enfin, Les mangas ne bénéficient ni de la place qui est accordée en rayon à la BD franco-belge, ni de sa médiatisation. Le festival d’Angoulême lui aussi reste décalé par rapport à la réalité du marché : la sélection officielle de cette année compte seulement 9 mangas sur les 44 titres sélectionnés (contre seulement 5 dans la sélection 2005). Profitant de cette mise à l’écart du manga, des librairies spécialisées ouvrent pour répondre à une demande non satisfaite. Le nombre d’éditeurs présents sur ce marché est passé en un an de 53 à 68. Ils participent, au même titre que les sushis bars, à l’implantation de la culture japonaise au sein de la culture française.