Vous êtes-vous posé cette question : qui lit vos bandes dessinées ?

 

 

Schulz :Je me pose souvent cette question : qui lit mes bandes dessinées? J’aimerais bien savoir dans quel pays mes dessins remportent le plus de suc­cès, mais j’ignore même si les traductions sont bonnes, et cela me préoccupe parfois. Quoi qu’il en soit, c’est réjouissant de savoir que des gens, à travers le monde, apprécient ce que je fais.

 
 

-Mais votre dessin s’est modifié au long des années,

 

Le gang des Peanuts a changé au fil du temps, le graphisme s’est modifié. C’est le sort de tous les personnages de bandes dessinées. Regardez les autres, c’est la règle, ils deviennent plus grands, plus petits, plus maigres. Leurs créa­teurs ne s’en aperçoivent pas, puisqu’ils les des­sinent tous les jours.

 

Je crois que je dessine nettement mieux que par le passé. Mais c’est seulement en regardant mes anciens albums que je me rends compte que le nez de Snoopy est plus long ou plus gros. La bande dessinée, c’est une formidable école du graphisme, tout est stylisé. Les petites vignettes sont organisées en unités bien conçues. Il est, à mon avis, très important que le dessin flatte l’œil, que l’on prenne plaisir à regarder les personnages. Le simple fait de feuilleter l’album doit déjà être agréable. Depuis le temps que je dessine, j’ai pro­gressé; c’est une question de travail. Je travaille aussi dur que jadis, plus dur même, car je me soucie davantage du contenu de mes histoires.En bref, je suis devenu plus exigeant.

 

 – Et l’humour ?

 

La personnalité des Peanuts a aussi beau­coup évolué. Cela tient sans doute au fait que j’ai beaucoup changé moi-même. Avec l’âge, l’hu­mour devient moins amer, moins caustique. On cultive moins le sarcasme que les jeunes auteurs. Dans mes scénarios, j’ai certainement la dent moins dure que jadis.

 

Il m’est inutile cependant d’ajouter aux Peanuts de nouveaux individus. Au fil du temps, j’ai mis au point une petite troupe de douze personnages qui peuvent pratiquement faire tout ce que je veux. Chacun de mes petits héros entre en scène et prend part à l’intrigue. Toutes les situations que je peux inventer sont réalisables avec les créatures dont je dispose. Bien sûr, un héros tout neuf reste pour moi une idée exaltante. Mais je n’aimerais pas le créer délibérément. Je voudrais qu’il sur­gisse comme ça, spontanément.

 
 

Charlie Brown est-il votre personnage préféré ?

 

Lui et moi avons des sentiments très sem­blables. Je ne sais pas si c’est de la faiblesse de caractère. Peut-être ai-je hérité cela de mes parents. En tout cas, nous partageons ce même pessimisme latent, cette même crainte de l’imminence du désastre. Ma grand-mère répétait souvent : « Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. » Elle avait tout un répertoire de petits dictons comme ça. Elle disait par exemple : « Quand les enfants sont petits, ils grimpent sur le giron de leur mère, quand ils sont grands, ils lui marchent sur le cœur. » La bande dessinée n’est pas nécessairement issue de sentiments heureux. Faire de l’humour à par­tir du bonheur? Mieux vaut bien sûr être heureux et s’en donner à cœur joie, mais cela ne constitue pas une source d’inspiration pour des­sins humoristiques ou histoires drôles. Pensez à tous les grands comédiens, aux artistes de cinéma, Charlie Chaplin par exemple. Il était toujours empreint d’une certaine tristesse. Ou bien Laurel et Hardy, des gens comme ça. Je crois que cela vaut aussi pour les dessinateurs de comic strips. La plupart sont enclins à la mélancolie. Faut-il être dépressif, de temps en temps, pour être un bon humoriste? J’imagine que oui. Un humoriste doit avoir une certaine expérience de la vie, au moins pour pouvoir s’identifier à ces situations. Sans compassion pour les sentiments et les diffi­cultés d’autrui, on ne peut prétendre être un bon dessinateur humoristique. On serait trop égocentrique. Il faut pouvoir comprendre les problèmes des autres.

 

-Parlez-nous du gang ?


Bien sûr, chaque personnage du scénario réagit différemment face à ses situations. Snoopy se réfugie dans son imaginaire, Charlie Brown se contente de souffrir, à moins qu’il aille à la boutique psychiatrique de Lucy – le dernier endroit où chercher de l’aide ! Certains m’attri­buent l’humour anglais, mais je ne partage pas cette opinion. J’admire évidemment ce que font les Britanniques, mais mon type d’humour est plutôt caractéristique du Middle West. Je suis né dans le Minnesota, en plein centre des États-Unis, et c’est bien ainsi. Si j’avais grandi à Hollywood ou à New York, les influences m’auraient trop mar­qué. Au fond, je suis bien tombé. J’ai grandi dans la moyenne. Mes parents n’étaient pas fortunés. Mon père est arrivé à faire marcher sa boutique de coiffeur à travers les années de crise. Je ne me suis jamais préoccupé de savoir si nous étions riches ou pauvres. Nous avions une voiture, nous faisions trois repas par jour. Parfois le soir, il n’y avait que des crêpes, mais cela n’avait pour moi aucune signification. Mon père travaillait dur, ma mère restait à la maison. Une bonne mère. Elle est morte beaucoup trop jeune, à quarante-huit ans, après avoir longtemps souffert d’un cancer. Mes parents ne pouvaient pas comprendre cette idée folle qui m’habitait : faire de la bande des­sinée. Mais ils n’ont jamais essayé de me l’enle­ver de la tête, ni de m’envoyer à l’université pour que je devienne avocat ou médecin, ce dont j’au­rais été tout à fait incapable.



 
 

-Spike et le désert?

 

On me pose souvent cette question : pour­quoi Spike a-t-il des conversations avec le cactus muet? Pour moi, Spike a quelque chose de parfait. Il s’adresse au cactus et lui dit : « Tu es le seul ami avec lequel je puisse parler, toi qui m’écoutes. » En disant cela, il se penche vers le cactus et, lors­qu’il se relève, son chapeau reste accroché au cac­tus. J’étais si fier de cette idée que j’ai fait encadrer ce dessin. Ainsi, je ne risque pas de m’en séparer. Oui, j’aime bien Spike, et j’aime bien le désert. Cela vous donne toutes sortes d’idées. Quand j’avais six ans, avec trois autres couples de la famille, nous avons quitté le Minnesota pour le sud de la Cali­fornie afin d’emménager dans une petite ville du désert appelée Needle, qui signifie « aiguille ». C’était un endroit épouvantable. Il n’y avait pas de climatisation à cette époque. La température mon­tait jusqu’à quarante-cinq degrés et ne descendait guère durant la nuit. Pendant quelque temps, mon père s’est escrimé à faire tourner un salon de coif­fure avec l’un de mes oncles. Puis, de guerre lasse, nous sommes retournés dans le Minnesota, que nous n’avons plus quitté.

 

 


– Pourquoi pas d’adultes dans votre comic trip ?


Le fait de ne pas introduire d’adultes dans ma bande dessinée m’a posé au départ quelques pro­blèmes, aussi j’ai utilisé des voix off. Il faut dire qu’à l’époque les journaux ne m’accordaient que peu de place et mes cases étaient minuscules. Si un adulte s’était levé, il se serait sûrement cogné la tête contre le bord de la vignette ! Si vous voulez vendre vos scénarios et attirer l’attention des éditeurs, vous avez intérêt à dessiner quelque chose qui se distingue du reste. Avec le temps, j’ai appris à me passer des adultes et je crois que mes dessins en ont été meilleurs. Que vien­drait faire un adulte dans une histoire où un chien installé sur sa niche se prend pour un pilote de chasse poursuivant le Baron Rouge? Il prendrait les choses au pied de la lettre et ferait tout rater. Les enfants, eux, acceptent les choses telles quelles. S’ils voient Snoopy en train d’écrire un roman, ils se disent pourquoi pas… Un adulte, en revanche, ferait tout échouer.


Quant à Lucy, pourquoi avoir choisi une fille? Tout simplement parce que cela fonctionne mieux comme ça. En matière d’humour, c’est, tradition­nellement, la personne la plus faible qui finit par battre la plus forte. À tort ou à raison, on pense que les femmes constituent le sexe faible et les hommes le sexe fort. Quand un homme ou un enfant se conduit mal envers une femme ou une fillette, ce n’est pas drôle.

 

 
-A  quel rythme  travaillez- vous ? 

 

Si je ne faisais qu’un seul strip par jour, je travaillerais tous les jours de la semaine. Si je veux être libre pendant les nuits et les week-ends, il faut que j’augmente de temps en temps ma charge de travail. Sept strips en cinq jours, c’est difficile, car il y a toujours des contretemps. Une simple interruption peut bousculer toute une jour­née. Il ne me reste plus alors qu’une semaine de quatre jours, voire de trois ; on n’en sort pas. Je suis comme un écureuil dans sa roue. Quand j’ar­rête de tourner, je tombe. ? Je précise que personne ne m’aide, je n’ai pas d’assistant et je n’en aurai jamais. Je préférerais arrêter plutôt que de me faire aider.Les Peanuts n’ont pas été prévus pour l’anima­tion, à l’inverse des personnages de Walt Disney qui sont tout en rondeur comme s’ils étaient en caoutchouc. Moi, je dessine les miens dans une attitude bien précise, c’est pourquoi j’ai demandé aux animateurs de se contenter d’un peu de mou­vement et de mettre tout leur talent au service du comic strip original.

 

J’aime bien dessiner Linus. J’ai dû le croquer un nombre incalculable de fois en train de sucer son pouce ou tenant son doudou. Voici comment on dessine Linus avec sa « blanket »…

 
 

Charles M. Schulz, 1990