Il est encore chaud, tout juste sortie de l’imprimerie, ce superbe ouvrage dos toilé reprenant quelques planches, inédites en album, des débuts de Jojo dans Spirou, et comportant de nombreuses illustrations réalisées à diverses occasions : ex-libris, affiches de festivals, cartes de vœux, mur peint de Bruxelles, …

 

L’association belge « Sur la pointe du pinceau » a déniché ces « Trésors de Jojo » et, en accord avec André Geerts et les éditions Dupuis, les a regroupés au sein d’un recueil, numéroté et signé à 500 exemplaires, vendu à 36 € et agrémenté d’un superbe ex-libris original, également numéroté et signé. Une formidable occasion pour les amateurs des aventures bucoliques et poétiques du jeune et espiègle gamin de replonger dans l’univers de Geerts, et pour les autres, de découvrir le travail d’un auteur qui a su s’imposer dans le neuvième art en toute discrétion.

 

Laurent Turpin

 

Renseignements : Sur la Pointe du Pinceau- Brunehaut 355 – B-4453 Villers-St-Simeon (Belgique), Tel : 00-32-(0)4 278 48 03 ou sur le site internet : www.surlapointedupinceau.com , email : SURLAPOINTEDUPINCEAU@hotmail.com

 

 

 

A l’occasion de cette sortie, nous vous proposons un long portrait d’André Geerts, signé de Gilles Ratier :

 

 

 

Né en 1955 à Bruxelles, André Geerts, comme beaucoup de dessinateurs belges de sa génération, suit les cours de l’Institut Saint-Luc. «J’étais encore étudiant dans cette école de dessin quand fût publiée ma première planche de bande dessinée dans Le Soir, en 1974. Ce n’était que dans le supplément destiné à la jeunesse de ce quotidien, mais, à l’époque, j’en étais très fier ! Ensuite, deux ans plus tard, à la vue de quelques BD et dessins humoristiques réalisés pour le plaisir et où je dévoilais, déjà, mon admiration pour le dessinateur Sempé, je fût engagé par le rédacteur en chef de Spirou. J’ai d’abord réalisé une mini série qui s’appelait «La petite chronique vénusienne». Elle était écrite par Jean-Marie Brouyère, un scénariste qui a complètement disparu de la circulation : il y racontait le quotidien de la rédaction du journal.» Il faut signaler que c’était un temps où le rédacteur en chef en place, Alain De Kuyssche, tentait de s’adresser à un lectorat un peu plus adulte que celui qui lisait habituellement cet hebdomadaire. «Ce mouvement était amorcé depuis la fin des années 1970 et d’ailleurs, quand j’ai commencé la série «Jojo», en 1983, j’étais assez atypique dans le journal. Je mettais en scène le premier héros enfant depuis «Boule et Bill», alors qu’aujourd’hui, il y en a trop ! C’est même devenu, maintenant, un réflexe évident pour les éditeurs jeunesse !» Philippe Vandooren, un des responsables du magazine Spirou publié par les éditions Dupuis, avait, à l’époque, juste signalé à André Geerts qu’il avait un quart de page à remplir, sans aucune promesse quant à une éventuelle suite. «J’ai alors eu l’idée de proposer un mélange de «Boule et Bill» et de «Dennis la menace» car j’ai toujours dessiné des enfants ; ceci dit, j’en ignore la raison. Finalement, le quart de page a plu au rédacteur en chef et j’en ai fait un deuxième, un troisième… C’est devenu des demi pages puis des pages entières, puis des histoires complètes ; finalement, je me suis retrouvé avec suffisamment de matériel pour proposer une maquette de livre. C’est ainsi que le premier album de la série «Jojo» est sorti en librairie, quatre ans après la création du personnage !»

 

Tout en collaborant, comme illustrateur ou comme dessinateur humoristique, à Bonnes Soirées, Tremplin et au magazine Schtroumpf, André Geerts poursuit pour Spirou son œuvre maîtresse, «Jojo» : une série qui peut être lue aussi bien par des enfants que par des adultes. «Il y a en effet un premier degré destiné évidemment aux plus jeunes mais qui se transforme en second degré pour ceux qui ont une vision un peu plus nostalgique. Je pense que ce qui fait la richesse de la BD pour enfants, c’est qu’elle s’adresse à tout le monde : elle n’exclut personne, contrairement à la BD strictement pour adultes. Ce n’est pas un genre qui est réducteur, ses seules limites sont celles des auteurs. Par exemple, quelqu’un qui a du talent peut très bien raconte, pendant toute une carrière, l’histoire d’un personnage qui vivrait seul entre quatre murs et où il n’y aurait même pas une chaise pour s’asseoir ! Ce n’est pas une idée pauvre mais une idée difficile à faire tenir sur la distance. Pourtant, le personnage possède déjà en lui-même tous ses rêves, ses émotions…, ça peut aller très loin. En ce qui me concerne, il y a des choses que je ne peux pas dire à travers «Jojo» : ce n’est pas lui qui m’en empêche, c’est que je suis tout simplement incapable de les raconter. J’essaie toutefois de choisir des mots et des formes qu’un enfant puisse comprendre mais je ne le considère pas comme un sous-lecteur. Je suis un adulte qui a été enfant et je sais que les enfants peuvent ressentir les grandes idées et les grandes émotions de la vie.» Il faut dire aussi que «Jojo» se différencie des autres séries enfantines à l’univers familial souvent stéréotypé : en effet, ce petit garçon est élevé par sa grand-mère, à la campagne, sans maman et avec un papa seulement de passage. «Il ne faut pas oublier que «Jojo», à l’origine, est parti d’une improvisation, sans aucun cahier des charges : j’y ai donc mis beaucoup de mon histoire personnelle. Je n’en ai jamais eu la volonté mais cela s’est imposé à moi : toutes ces choses qui sont très proches de ma propre enfance, je ne les ai découvertes, moi-même, que par la suite. C’est d’ailleurs ce que j’aime dans «Jojo», j’en découvre un peu plus sur moi et sur l’histoire du personnage : il y a encore des mystères et des zones d’ombres qui me permettent d’entrevoir la possibilité de réaliser pas mal d’albums.»

 

Dans le recueil de dessins d’humour «Bonjour, monde cruel !», paru aux éditions Dupuis en 1985 (réédité et complété en 1997), on peut découvrir l’une des principales influences graphiques d’André Geerts : le dessinateur «humoristique» Jean-Jacques Sempé. «Je l’ai découvert dans les premiers numéros du journal Pilote, quand j’étais gamin, avec ses illustrations du «Petit Nicolas». Un voisin était abonné à cet hebdomadaire et il me refilait ses journaux une fois lus. Sinon, une autre de mes influences, c’est un personnage créé par André Franquin : «Le petit Noël». Tous les gens qui m’ont influencé sont des auteurs qui ont manié la tendresse avec humour et poésie. J’aime aussi les mélanges du genre rire du malheur ou mettre des sentiments dans la dureté de la vie.» En 1990, sur un scénario de Pierre Le Gall, notre interviewé dessine, dans un style un peu plus réaliste, «Jabert contre l’adversité» pour les éditions Delcourt. «C’est une rencontre quelque peu délicate avec un éditeur, qui, à l’époque, n’était pas forcément prêt à publier de la BD pour la jeunesse, mais il s’est bien rattrapé depuis ! L’album a été mal distribué, mal fabriqué (il y a eu des problèmes de pelliculage, de couverture…) mais j’ai été très content de le faire, même si ce fût un tel bide qu’il n’y avait aucun intérêt à en réaliser un second ! Mon style n’y était pas si réaliste que ça ! Dans ce genre, j’ai réalisé quelques tentatives mais je ne suis pas très doué : cela m’ennuie assez vite car je préfère pouvoir déformer les choses.» Ensuite, en 1993, en compagnie du gagman Sergio Salma, André Geerts élabore «Mademoiselle Louise» : l’histoire d’une pauvre petite fille riche ! «C’était une commande du rédacteur en chef du magazine Schtroumpf ; nous avions fait quelques pages mais entre-temps la politique du journal avait changé : seuls les séries de Peyo étaient acceptées ! Un peu plus tard, nous avons proposé «Mademoiselle Louise» à Casterman car je croyais pouvoir mener deux séries de front. Par manque de temps, je n’ai pas pu prolonger cette tentative qui s’était pourtant vendue modestement mais suffisamment. De toutes façons, je préfère privilégier «Jojo» car il est plus proche de mes aspirations personnelles, même si j’aime bien travailler avec un scénariste : cela m’apporte beaucoup !»

 

En dehors de son «Jojo», André Geerts a aussi publié aux éditions Points Image, en 1995, «Le sourire du commissaire» : une œuvre de jeunesse réalisée entre 1981 et 1982 et restée inédite jusqu’à lors. «A une époque j’ai aussi travaillé pour la publicité, dans le genre humour libre. En fait, c’était pour des agences de pub qui téléphonaient à Sempé, lequel me les envoyait car lui, il déteste ce genre de boulot. Moi j’étais content parce que c’était très bien payé ! Evidemment, en BD, certaines grosses vedettes gagnent aussi beaucoup d’argent mais ce n’est qu’une petite minorité. Ceci dit, ce métier est étonnant car, j’ai l’impression qu’il n’y a pas trop de différences sociales : celui qui tire à plus d’un million et celui qui ne vend que 1000 exemplaires mangent à la même table dans les festivals. C’est encore un métier sain où les jalousies ne sont pas trop marquées, par rapport à d’autres milieux. Pourtant, c’est aussi un métier de solitaire où l’on risque de toujours creuser le même sillon : un style, à force de se répéter, peut perdre ses qualités pour devenir seulement une mauvaise habitude. D’où l’intérêt de se retrouver dans diverses manifestations ou de travailler avec un scénariste, par exemple. Personnellement, j’ai mes petites recettes mais j’aime bien aller voir ailleurs ce que l’on a à me proposer. Sergio Salma, par exemple, avec qui j’ai réalisé «Mademoiselle Louise», me faisait tracer un chemin que je n’aurais peut-être pas pris tout seul. Déjà, pour raconter ses histoires, il a un autre rythme que le mien, beaucoup plus rapide.» Est-ce que l’éditeur oblige les auteurs à une certaine production ? «En ce qui me concerne, je n’ai pas de grosses pressions. Je dessine un album par an, sinon, commercialement, cela ne serait pas viable. Les gens vous oublient trop vite ! Cela me demande, en fait, 9 à 10 mois de boulot et me laisse donc encore un peu de temps pour d’autres choses : des illustrations de dossiers dans Le Soir, le grand quotidien belge, par exemple. Toutefois, «Jojo» reste mon principal objectif : j’ai vraiment envie de m’en servir pour montrer que l’on peut se renouveler tout en se répétant. C’est un paradoxe difficile à mettre en place avec une série et ça l’est peut-être encore plus avec une série pour les enfants. Toutefois, je tente des expériences ; comme avec mon dernier album où je me permets de mettre huit pages d’illustrations à la gouache complètement justifiées par l’histoire… On verra bien !»

 

 

Gilles RATIER