Alexandro Jodorowsky : « Les Borgia, c’est la famille Corleone avant l’heure. »

 

Quand le maître absolu de la bande dessinée de science-fiction rencontre le roi incontesté de la bande dessinée érotique, cela donne. . . une grande fresque historique! Avec Borgia, nouvelle série en trois volumes, Alexandro Jodorowsky au scénario et Milo Manara au dessin ont choisi de raconter l’ascension, la prise de pouvoir puis la décadence et la chute de la première famille mafieuse de Rome. Le premier album, Du sang pour le pape, est une véritable sortie-événement, racontée ici par son scénariste, Alexandro Jodorowsky.

 

 

 

Pourquoi cette idée de raconter en bande dessinée l’histoire de la famille Borgia ?

 

J’ai trouvé que tous les ingrédients pour développer une fable sur le pouvoir étaient réunis. L ‘histoire se passe à Rome, à la fin du XVe siècle. Le pape Innocent VIII est au plus mal, il va bientôt mourir. Entre ses plus proches cardinaux, la lutte pour sa succession est lancée. C’est une matière de départ formidable pour un scénariste, non?

 

 

 

Dans le tome I, Du sang pour le pape, on suit l’ascension du père de Lucrèce, le cardinal Rodrigo Borgia, qui va devenir à la force du poignet le pape Alexandre VI…

 

C’est avant tout l’histoire de toute une famille, même si le premier album est concentré sur le père. Il y a bien sûr Rodrigo Borgia, cardinal d’origine espagnole, mais aussi ses quatre enfants, Juan, Geoffroi, Lucrèce et César, il y a évidemment ses maîtresses, dont Vanozza, la favorite, etc. Les Borgia, c’est la famille Corleone avant l’heure. Ce n’est pas pour rien que Mario Puzo, l’auteur du Parrain, a consacré tout un livre à cette dynastie, Le Sang des Borgia. Même si le décor est celui de la Renaissance, on est complètement dans une histoire de mafia, la première de l’Histoire, justement.

 

 

 

Mais pourquoi vouloir raconter en bande dessinée ce que vous aviez déjà traité au théâtre il y a des années ?

 

Parce que le théâtre disparaît petit à petit! Et puis, dans le théâtre, on a une heure et demi, deux heures maximum. On ne peut pas raconter toute l ‘histoire de Lucrèce Borgia et de sa famille, c’est impossible. Il faut donc se concentrer sur une toute petite partie, ce que j’avais fait. Mais là, je voulais raconter toute la dynastie. Il yen a pour trois albums minimum, peut-être plus.

 

 

 

Avec la Renaissance italienne, c’est la première fois que vous vous attaquez à une RD historique, le western mis à part. D’habitude, vous racontez plutôt des histoires hors du temps, non ?

 

C’est exact. Après avoir fait de la bande dessinée d’avant-garde et de science­fiction pendant toutes ces années, je voulais pénétrer des domaines qui a priori m’étaient interdits. Depuis John Difool, on m’attend systématiquement dans des histoires qui parlent du futur. Et comme je n’aime pas aller là où l’on m’attend, j’ai voulu changer un peu. J’ai commencé par le western, avec Bouncer, une série dessinée par François Boucq. Et puis juste après, j’ai eu envie de m’attaquer aux romans historiques. Bizarrement, depuis que je travaille sur Borgia, il y a des tas de livres qui sortent sur le sujet. Ou alors, ils sortaient déjà avant mais je ne les voyais pas! En tout cas, c’est parfait pour ma documentation.

 

 

 

Jusqu’à quel point un scénariste à l’imagination débordante comme vous peut-il respecter la vérité historique ?

 

Mais j’ai respecté à la lettre la réalité historique! Dans l’album, ce sont les vrais noms, les vraies dates, les vrais lieux, tout ça a réellement existé. Le pape Borgia, Alexandre VI, était vraiment d’origine espagnole et il a dû lutter pour accéder au sommet de l’Eglise. Après, effectivement, l’Histoire ne raconte pas comment, concrètement et dans les moindres détails, Borgia est arrivé au pouvoir. Et c’est là où j’entre en scène: j’imagine qu’il a acheté, corrompu, terrorisé, tout ça dans un savant mélange de séduction et de violence. J’imagine en tout cas que ça aurait pu se passer comme ça, c’est tout à fait plausible. . .

 

 

 

Est-ce que vous avez déjà la trame des tomes 2 et 3 ?

 

Je suis en train de m’attaquer au second volume. Il s’agira de raconter la montée en puissance de Rodrigo Borgia, devenu pape et maître de Rome, et de sa fille Lucrèce, qui quitte le couvent à la fin du premier épisode. Et je traiterai vraisemblablement de la chute de la famille Borgia dans le troisième . . . mais on en est encore loin.

 

 

 

À propos de votre méthode de travail, on raconte que vous avez besoin d’une mise en condition très particulière avant de pouvoir vous mettre à écrire. . .

 

J’ai effectivement une petite cérémonie, toujours la même. Je commence par allumer de l’encens autour de mon ordinateur. Je mets une musique, toujours la même depuis trente ans, c’est un album d’Alan Stivell, Renaissance de la Harpe Celtique. Trente ans que je n’écoute que ça. J’ai dû en acheter des dizaines, à force de le passer. Même un CD, ça s’use. Après, je me vaporise d’un parfum très rare et très cher, que l’on a fabriqué exprès pour moi au Mexique. C’est un parfum pour écrire. Il yen a deux différents, un pour le cou et un pour les mains. Si j’enlève mes chaussures pour être plus à l’aise, alors, j’ai aussi un parfum pour les pieds, japonais celui-là. Et uniquement à ce moment-là, je suis conditionné pour écrire, mon cerveau commence à s’ouvrir. . .

 

 

 

Maintenant que l’on connaît votre cérémonial, racontez-nous une journée type d ‘ Alexandro

 

Jodorowsky ?

 

Je commence par la fin: je vais tous les soirs au lit à une heure du matin parce que tous les soirs, je regarde un film dans ma chambre. En ce moment, ce sont les films coréens ou les films de Hong-Kong, j’en ai une trentaine en retard. C’est en général dans ces moments de détente là que mon cerveau commence à résoudre les problèmes rencontrés la journée dans mes scénarios. À 3 heures, je m’endors. Je me réveille ensuite à lOh30 du matin, je descends prendre mon petit-déjeûner au café du coin, je remonte et je travaille. Et après, je suis interrompu par les interviews, les coups de téléphone, les patients qui veulent une consultation de tarots, et qui appellent souvent d’Espagne, d’Italie, etc.

 

 

 

C’est votre première collaboration avec un autre monstre sacré de la BD, Milo Manara. Difficile de faire un meilleur choix pour dessiner Borgia, non ?

 

L’Italie, le religion, le chaos, Rome, la décadence. . . C’était un peu comme une évidence de proposer ça à Milo. Moi, évidemment, lorsque son nom est arrivé dans la discussion, j’ai tout de suite dit oui, même si j’avais très peur que Manara refuse. Mais heureusement, il a accepté. Bizarrement, il connaissait surtout mon cinéma, il avait vu quelques-uns de mes films et c’est ça qui l’a décidé. Tant mieux. Et moi, non seulement j’aimais beaucoup ce qu’il faisait, mais comme tout le monde, j’ai eu pas mal « d’émotions érotiques » avec ses albums.

 

 

 

C’est facile de travailler avec Manara, qui a l’habitude de scénariser ses propres histoires ?

 

Mais c’est le dessinateur avec lequel j’ai eu le moins de problèmes, c’est incroyable ! Il interprétait magnifiquement tout ce que je pouvais lui dire. Cette histoire, il l’a dans le sang, chacune de ses cases est un vrai tableau. Non, vraiment, c’est un bonheur absolu.

 

 

 

Le personnage est pourtant très secret. . .

 

Manara est un homme très privé, oui. Il ne parle pas au téléphone, il n’a pas d’e­mail, rien. Il s’isole dans sa villa pour pouvoir travailler tranquillement. C’est un homme du monde très délicat, très fin, comme seuls le sont les véritables princes italiens. C’est cette forme de relation que nous avons établi tous les deux et elle nous convenait. On ne s’est vu qu’une seule fois en Italie pour présenter l’album à l’éditeur. On a été ensemble vingt minutes, c’est tout. Avec nos cheveux argentés, on aurait dit deux grands-pères ! Lui est très sérieux et moi, je fais toujours des blagues en public. C’est un bon tandem.

 

 

 

Boucq, Hess, Moebius, Manara, Janjetov, Gimenez… Vous avez travaillé avec les plus grands dessinateurs. Quel est celui qui vous a le plus impressionné ?

 

Tous. Si je fais un album avec quelqu’un, c’est parce qu’il m’impressionne. Tous sont des grands. Je ne veux pas travailler avec un dessinateur qui ne soit pas arrivé à dominer son art. Sinon je ne peux pas écrire, ça ne m’inspire pas. Avec Boucq, on est devenu amis, on se téléphone presque tous les jours. On parle de choses qui n’ont rien à voir avec la bande dessinée. Disons que c’est celui avec lequel je communique le plus.

 

 

 

 Vous êtes cinéaste, scénariste de bande dessinée, écrivain, dramaturge, poète, spécialiste des tarots divinatoires… Si un jour on vous demandait de ne choisir qu’une seule de vos multiples activités, laquelle garderiez-vous ?

 

Je ferais uniquement des livres philosophiques initiatiques. C’est comme cela que je veux terminer ma vie artistique.

 

 

 

À 75 ans, vous avez encore l’enthousiasme d’un débutant. Comment faites­vous ?

 

Parce que tout m’est arrivé très tard. Rendez-vous compte que j’ai commencé la bande dessinée à 50 ans, l’écriture de mes livres à 60 et le cinéma, c’était vers l’âge de 40 ans. En, réalité, je ne travaille à plein temps que depuis une vingtaine d’années. Avant, c’était, comment dire. . . des expériences. Pourquoi arrêter maintentant ? C’est bon, c’est même merveilleux d’apporter un peu de joie et d’amusement dans la vie de quelqu’un. . .

 

 

 

Propos recueillis par Fabrice Argelas