Mary Worth

États-Unis

1934

Martha Orr

Publisher Newspaper Syndicate

A Lady for a Day (en français, la Grande Dame d’un jour) de Frank Capra, remporte, en 1933, un large succès. May Robson y tenait le rôle d’Apple Annie, une marchande des quatre-saisons, d’après la nouvelle de Damon Runyon. Le film avait aussi pour interprètes Hobarth Bosworth et Barry Norton.

Martha Orr, alors âgée de 26 ans et nièce du dessinateur influent du Chicago Tribune, Carey Orr, reçut la commande d’une bande dessinée, le 29 octobre 1934. La distribution, sous le titre d’Apple Mary, était assurée par le Publishers Newspaper Syndicate, filiale des entreprises Marshall Field créée au sortir de la Première Guerre mondiale. Il s’agissait d’une aimable et rondelette femme d’âge mûr, aux cheveux gris, ayant, à la suite de la crise de 1929, perdu tout espoir. Comme dans le film, elle vendait ses pommes, à la sauvette, dans les rues, et devait lutter contre les voleurs et les escrocs. Pour en accentuer encore le pathétique, elle avait un neveu infirme, Denny. Le dessin en était clair, affable et serein.

Reflet du climat de l’époque, populaire et réaliste, la série connut immanquablement le succès. Les lecteurs y retrouvaient alors leurs préoccupations. Mais, lors de la reprise économique, il fallut choisir une solution au destin d’Apple Mary. Martha Orr préféra ne pas prendre de risque, et laissa inchangée la suite de l’histoire. Le décalage avec les événements se creusa peu à peu, et la bande dessinée perdit ses lecteurs. Le récit, peut-être trop conventionnel, s’affaiblit. En 1939, Martha Orr prit la sagesse de l’abandonner, afin de se consacrer à sa propre famille.

« Soap Opera » ? ! Mary Worth Family, retrouve de la vigueur grâce aux textes d’Allen Saunders (scénariste de Big Chief Wahoo) et aux dessins plus réalistes de Dale Conner Ulrey, assistant de Martha Orr. Ils se choisirent un pseudonyme commun, Dale Allen.

En 1947, Dale Conner Ulrey est à son tour remplacé par Ken Ernst, disciple de Milton Caniff et de Noel Sickles, et assistant de Leon A. Beroth, à la fin des années trente, dans Don Winslow. D’un coup de crayon brillant, il revigore le style graphique, pendant qu’Allen Saunders réactualise le texte. Son imagination ne suffisait cependant pas à contrebalancer le côté mélodramatique, intrinsèque au genre. La romance tournait désormais autour d’une femme plus séduisante et attractive, plus élégante et distinguée. Elle s’était trouvé un rôle de conseillère, dans le cadre plus attrayant du show business. Il faut bien avouer que les riches intéressent toujours plus le lectorat potentiel que les pauvres ! Mary Worth – c’est son nom désormais – trouve alors son aspect définitif. Elle fréquente les artistes, les peintres, les photographes, les musiciens, les top-models. Ce rôle lui convient à merveille. Sa carrière fait d’elle une femme pratique et énergique, forte et réaliste. De ses années de détresse, elle a conservé la volonté de venir en aide aux malchanceux. Les intrigues se jouent souvent autour de personnages secondaires intéressés, lâches, sournois ou hypocrites. Le caractère vériste et moralisateur n’a donc pas totalement quitté la série, les auteurs s’inspirant essentiellement des mass média, des milieux de la publicité et de la mode. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’actualité et les problèmes contemporains (par exemple le retour des GIs) leur fournissent une source non négligeable. La série est alors prête à affronter l’après-guerre.

La composition s’alimente assez directement du cadrage cinématographique. Les points de vue, en effet sautent des étapes, passant par exemple, d’une présentation extérieure de la scène (les personnages dialoguent, mais on ne voit que le cadre environnant) à son intégration en direct (on pénètre dans les lieux et on se trouve face aux acteurs). D’une vue d’ensemble, on passe à un plan rapproché. Nous voyons les intervenants de dos, puis, comme par un effet de travelling, on les découvre de face, en gros plan.

La saga sera par la suite reprise par John Saunders, le fils d’Allen, et Bill Ziegler, ghost d’Ernst depuis fort longtemps.

La réussite de cette formule incita Publishers Newspaper Syndicate à se spécialiser dans le genre, surnommé soap opera, et très en vogue dans les années trente et quarante. Mary Worth devient une référence pour bon nombre de bandes dessinées, tels que Cynthia, Rex Morgan ou MD Elle en reste, encore aujourd’hui, le modèle. Elle est aussi un témoignage important de la vie quotidienne américaine.

Frank Capra sera d’ailleurs appelé à réaliser un nouveau long-métrage, cette fois interprété par Bette Davis (pour Apple Mary), Gleen Ford, Hope Lange et Arthur O’Connell, distribué par United Artists.

On trouve aussi des comic books sur le même thème : Love Stories of Mary Worth, en 1949-1950, Harvey Comics Hits, en 1952, Mary Worth, en 1956, édités par Harvey Publications et Argo.

Nathalie Michel