Avec La mauvaise fée, qui vient de paraître chez Albin Michel, nous voici transportés dans un nouveau monde imaginaire. Un récit de plus parmi tous ceux que génère actuellement le merveilleux, croyez-vous ? Eh bien non. Reprenant et transformant cette matière malléable à l’infini qui, du conte traditionnel à l’héroïc fantasy, n’en finit pas de renouveler les croyances celtiques, les auteurs nous offrent une belle aventure, à la fois très moderne et bien dans l’esprit du genre. Bref, déjà un classique par son traitement.

 

Tout commence avec l’irruption obscène de l’impossible : l’assassinat d’une fée à qui l’on a arraché les ailes pour s’emparer de la poussière d’étoile qui les recouvrait. Elle n’est que l’une des nombreuses victimes d’une atroce série. La belle Dame du lac dépêche alors l’enquêteur Boggart (premier d’une autre longue série, mais de clins d’oeil des auteurs cette fois) et Boon la fée, avec pour mission de faire la lumière sur ces meurtres et d’y mettre fin. L’histoire, qui commence donc sur une note policière de serial killings, est ensuite construite comme une enquête classique, doublant une descente dans les bas fonds du monde magique (bas fonds situés à l’orée de l’univers des humains, soit dit en passant …). Les deux héros découvrent alors les effets des passions extrêmes, amour, cupidité, drogue, sexe. Le ton est vif, le suspense bien ménagé et la fin inattendue, avec une chute piquante ; de quoi lire d’un trait ce récit enlevé et captivant.

 

L’oeuvre en effet ne peut laisser indifférent et déborde de créativité. Tout d’abord, il y a le premier contact avec l’album en tant qu’objet. Un bel objet, il faut le préciser, un peu envoûtant comme le monde des fées qu’il décrit. On se sent immanquablement attiré par sa couverture sépia, tranchant avec la mode actuelle d’une fantasy colorée, voire hypercolorée. Ensuite, on touche du doigt du beau papier à l’ancienne, souple, épais et légèrement grumeleux. L’encrage, aux tonalités pastels restant dans le ton rétro et soigné, adoucit le contraste des couleurs, à l’image d’un monde féerique largement démythifié.

 

Autre agrément, l’album s’ouvre sur 8 pages de hors-texte qui présentent, avec précision et drôlerie, les personnages que l’on suivra ensuite dans le récit, avec leurs caractéristiques dans la mythologie anglo-saxonne, mais aussi avec des références à Shakespeare, des allusions aux légendes balkaniques et des créations (comme les passionnés et ardents boggarts). Cette introduction soignée n’est pas qu’agréable, qui aide ensuite à la compréhension dynamique du récit.

 

Le scénario ménage ses effets et cultive les références. On retrouve avec délectation des réminiscences de Bourgeon (particulièrement dans le traitement des féroces Anger fearies, avec leur impressionnante dentition), mais aussi des polars américains de la grande époque des années 1940-1950, ce qui n’empêche pas la pleine assimilation des effets des comics américains ou des mangas (voir planche 11). Quant au dessin, il correspond parfaitement à la tonalité d’ensemble qu’il contribue fortement à asseoir de manière originale. Derrière la réelle unité de l’ensemble, on peut découvrir en fait deux traitements picturaux, presque deux styles : d’un côté, un trait rappelant les dessins animés de Walt Disney, en moins rond, mais tout aussi parlant et pittoresque, et de l’autre, des représentations d’un grand réalisme qui contribuent à instaurer une sensualité très latine, mettant en valeur de mémorables corps de jeunes femmes (épanouis ou sveltes mais toujours engageants), et aussi des visages bouleversants d’intensité (voir la page 37, et plus particulièrement la 6e vignette) et des portraits soignés, presque incongrus dans cet univers stylisé (exemple : au premier plan de la 2e vignette de la planche 16). L’une des constantes de la mise en page se traduit par une maîtrise poussée des changements de focale et d’angle de cadrage (voir par exemple les audaces des planches 6, 10, 11, 15), un véritable travail cinématographique, qui n’occulte pas la puissante expressivité, plus ou moins caricaturée, des visages et des corps en mouvement.

 

Les auteurs ne se privent pourtant pas d’une pointe de fantaisie dans la fantasy, qui, des orques puants, aimant à se rouler dans la fange, à la muse Lhianna Shee, une blonde grassouillette, tyrannique et luxurieuse, ne manque ni de drôlerie ni de dérision. Omniprésents, l’humour et la sensualité vivifient cet univers désenchanté, reflet d’une humanité déchue de ses rêves les plus ingénus. Ce conte de la naïveté perdue correspond bien à notre XXIe siècle, né sous le signe des pollutions, des trafics en tous genres, de la recherche du pouvoir à tout prix et de la soif de richesse (Cf. les terribles planches 1 et 10, très expressionnistes par le malaise qu’elles provoquent)

 

La trame évolue cependant dans un sens inattendu. Les plus méchants ne sont pas ceux que l’on pense de prime abord, et la plus mauvaise fée (la brune et délicieusement sexy Alana) exprime encore de la tendresse dans sa fragilité et suscite de l’attachement face à une certaine naïveté et une vraie incapacité à contrôler les élans de son coeur : son pouvoir ne la pousse-t-il pas à se tromper elle-même en trompant les autres ? Bien sûr, chez les fées aussi, la recherche du plaisir mène les êtres et les choses (et l’on copule beaucoup là-bas, dans tous les coins et toutes les positions, comme le révèle la planche 6). Mais au final, l’appétit de vivre comme la monstruosité des êtres du monde merveilleux ne pèsent pas lourd face à l’absence de scrupule et à la perfidie machiavélique des humains.

 

Un beau récit donc, navigant entre hight fantasy et heroic fantasy, à ne pas forcément mettre entre toutes les mains, mais qui garantit de très agréables instants de lecture.

 

 

 

Joël DUBOS

 
Carlos Trillo et Horacio Domingues, La mauvaise fée, chez Albin Michel, 13,90 E.