Un dossier élaboré par Joël Dubos. Retrouvez la première partie des BD de l’automne ici – Retrouvez les couvertures des albums en cliquant sur l’appareil photo.
 

Anticipant sur l’arrivée des fêtes, les éditeurs poursuivent deux objectifs : toucher un public nouveau et fidéliser les habitués. Pour ce faire, on a vu se multiplier ces dernières semaines les albums « best of » (Garfiels, Talon, auxquels on peut adjoindre les nombreuses rééditions comme Tintin) mais aussi les sorties pour enfants. C’est l’occasion de faire le point sur deux types de productions : les grands classiques, biens sûr (Talon, Garfield ou Léonard), mais aussi des oeuvres souvent peu connues des fans de bandes dessinées, mais qui, par leur qualité et leur pérennité, méritent que l’on s’y arrête avec attention. On découvre alors un monde de poésie, de drôlerie et de douceur d’une grande créativité qui ravira les plus exigeants. Dès 5 ans (peut-être même plus tôt pour les enfants bien éveillés), avec sa collection Je lis les images, Albin Michel initie les petits à la lecture en strips. Le relais est ensuite assuré à travers toute une série de héros pour les pré-adolescents (Fripouilles et Malicette, Tornade, Marion Duval, L’inspecteur Bayard, Géronimo Stilton, Jojo et Paco, etc.), jusqu’aux célèbres 4 As, Schtroumpf et autre Yakari, qui peuvent être lus par tous. Mais il y a aussi les valeurs montantes, souvent porteurs d’innovations (Petit père Noêl, Toto l’ornithorynque, Allez raconte, Yoman),  La Bd est bien un médium complet qui s’adresse à toutes les tranches d’âge, avant même la sacro-sainte limite des 7 ans. De bien passionnants cadeaux de Noël en perspective.

 

 

 

 

 

AU LOMBARD

 

 

 

YAKARI

 

            Voici le dernier album de Yakari. Et l’on s’aperçoit qu’on en est déjà au 29e titre! Pensez! Le premier épisode remonte à 1970 et le succès auprès des petits ne s’est jamais démenti : génération après génération, Job et Derib enchantent toujours avec un trait à la fois réaliste et simplifié, des décors sobres, traversés d’animaux très humanisés, véhiculant un message d’une écologie sympathique et souriante. La série se veut toujours éducative et l’on découvre dans cet album la zone qui sera ensuite occupée par le parc du Yellowstone, avec geysers, sources thermales, filon d’obsidienne et le bestiaire omniprésent de la faune de l’Amérique du Nord. Yakari, qui parle le langage de « tous ceux qui marchent, volent, nagent ou rampent », et la petite Arc-en-ciel, rencontrent un wapiti qui leur servira de guide et les sauvera de bien des dangers. Egarés dans les rigueurs de l’hivers en pleines montagnes Rocheuses, les deux enfants trouveront de fidèles appuis parmi les animaux, avant de regagner l’abri protecteur des tipis de la tribu. Un joli conte indianisant pour passer Noël. Signalons également que cette année encore Yakari sera le partenaire du salon du Cheval à Paris et étroitement associé au Prix spécial du Championnat des carrousels poneys.

 

J.D.

 

Derib et Job, Yakari, le réveil du géant, Le Lombard, 48 pages colorisées de manière classique par Dominique. En cadeau, un jeu de cartes (content/pas content) à découper, 8,40 euros.

 

 

 

 

 

LEONARDESQUE

 

Voilà exactement le genre de produit lancé au moment des fêtes avec un bel à propos, et qui constitue de fait un cadeau idéal. Cette compilation des gags en une page de la série « Léonard est un génie », présente en effet trois atouts décisifs qui en font un indispensable achat, à trouver au pieds du sapin (nonobstant le fait que l’album n’entrera pas dans les souliers … !) : on l’offrira en premier lieu pour son prix attractif (le nombre de pages a doublé mais non le coût), ensuite parce qu’il s’agit là d’un moyen bien commode de faire découvrir le héros aux enfants, et enfin, last but not least, parce que le lecteur découvre dans ces chutes finales à l’humour tranchant, toute la maestria inventive de De Groot. Les gags se succèdent à grande vitesse, et il en ressort une lecture redynamisée à chaque fin de page, selon le procédé traditionnel de la planche, qui permet de retrouver le souffle initial de la série. Entre les inventions génialoufoques de Léonard, dont son pauvre disciple Basile fait bien évidemment les frais de manière récurrente, et un scénario à plusieurs niveaux de lectures (relire les commentaires philosophico-désabusés des animaux familiers), on ne s’ennuie pas et l’on passe même un bon moment de fou rire. Du vrai bonheur à mettre entre toutes les mains.

 

J.D.

 

Bob De Groot et Turk, Léonard, Génie à la page, Le Lombard, novembre 2003, 112 pages couleur, 12,50 euros.

 

 

 

 

 

SCHTROUMPFISSIME

 

            Les petits hommes bleus sont immortels et ils ont survécu, comme les plus grands personnages de fiction, à la disparition de leur créateur Peyot, il y a déjà 11 ans. Repris par son fils, Thierry Culliford, et par Luc Parthoens, avec Ludo Borecki au dessin, la série poursuit son beau parcours. Qui à présent ne connaît le village avec ses maisons en forme de champignons, la sagesse du grand schtroumpf, la séduction fatale de la schtroumpfette (seule représentante de la gent féminine!) ou la méchanceté de Gargamel et de son horrible matou Azraël ? Et pourtant, la sortie d’un épisode des schtroumps est toujours un événement et celui-ci ne déroge pas à l’habitude.

 

            Les grands retrouvent avec un plaisir intense les sensations de l’enfance, le langage schtroumpf d’abord, mais aussi un microcosme social où les caractères de chacun restent bien caractérisés, où le bien triomphe et le méchant finit toujours ridiculisé. Le dessin, tout en rondeurs savoureuses, rehaussées de couleurs vives, enchante aussi les enfants ; quant au scénario, distrayant et humoristique, il fait passer son message, à la fois fluide et édifiant. Cette fois, il est question de l’impact de journaux et des media. Le schtroumpf bricoleur réinvente l’imprimerie (aidé par un tout petit qui joue avec ses moules dans du sable!), et de cette invention géniale découle la presse. Schtroumpf à la une est naît ; rapidement, le premier reporter du pays des schtroumfs propage tous les dangers liés à l’information. Avec l’apparition d’un journal, le petit peuple se trouve confronté à la médiatisation des fausses nouvelles et à l’amplification des mauvaises. Les audaces d’un échotier en mal de scoops provoquent la starisation de certains (la schtroumpfette ne pouvait évidemment pas échapper à ce statut), avant de l’amener à réinventer le reportage d’investigation choc, quelque part chez Gargamel …

 

            Manipulations, zizanie, voyeurisme, mais aussi rôle de révélateur et indépendance des journalistes, capables de porter à nue les dysfonctionnement d’un système, tous les enjeux de nos sociétés surmédiatisées sont passés en revue. Une réflexion bien menée et intelligemment posée qui fait de cet album un bel outil ludique et éducatif, à schtroumpfer en priorité aux élèves de l’école primaire..

 

J.D.

 

Thierry Culliford, Luc Parthoens et Ludo Borecki,  Le schtroumpf reporter, Le Lombard, novembre 2003, 46 p couleur, 7,95 euros.

 

 

 

 

 

CHEZ ALBIN MICHEL

 

 

 

YOMAN C La Klass qoi!

 

Vous passez votre vie à échanger des SMS sur votre portable ? Alors il vous faut lire cet album pour maîtriser l’art des ellipses et autres phonétisations d’une langue française réduite à sa plus simple expression : car en SMS, avant se dit B4 (before), catastrophe s’écrit Kta, ajt = agiter et descend se réduit à D100! Yoman, le sympathique pré-ado de la cité (pardon 6T), roublard et naïf, à la page et dépassé, plus âgé, plus incisif et presque déjà en galère, et donc plus représentatif de la France des banlieues que d’autres héros d’un âge proche, va vous servir de guide. A vos carnet! Les planches de cet album regorgent d’astuces pour transcrire en peu de lettres de longues déclarations d’amour ou de sonores invectives bien senties. Humour, verve et inventivité sont les maîtres mots d’un album enlevé, aussi instructif au final qu’amusant. Mais qui pose aussi en filigranes de vraies questions. Gain de temps, gain de place, gain d’argent, le langage SMS synthétise toutes les obsessions de notre époque. Quant au portable, une seule question, désormais cruciale: l’avoir ou pas, communiquer ou être injoignable, isolé, mis à l’écart du flux d’échange ; il est désormais devenu l’une des principales manifestations de notre vie en société. C’est le portable qui fait l’individu social, non pas isolé mais enserré dans de solides réseaux de sociabilité à multiples niveaux, qui le démarquent dans la foule, et lui fournissent l’ivresse d’un dialogue en continue. Yoman, de gag en gag, ne dit pas autre chose, mais toujours avec humour, tendresse ou dérision. Pour rire de soi et se démarquer des modes technologiques. Allez, A12C4 !

 

J.D.

 

Monsieur B., Yoman cause le SMS, Albin Michel, novembre 2003, 10 euros.

 

 

 

 

 

CHEZ DELCOURT

 

 

 

LES TROIS CHEMINS

 

Ceux qui pensent que les oeuvres pour la jeunesse ne comporte aucune dimension créatrice majeure se trompent on ne peut plus lourdement, et Lewis Trondheim ne cesse de le démontrer. Avec Les trois chemins sous la mer, il nous livre, en compagnie du dessinateur Sergio Garcia, également théoricien des techniques narratives, un nouveau récit plein de poésie (dans la ligné du premier volume de la série éponyme) et fort intéressant. Car la structure des planches s’avère particulièrement stimulante puisqu’on y suit en même temps le parcours de plusieurs personnages (le pêcheur en surface, la pieuvre entre deux eaux et le scaphandrier sur les fonds). Vieux galion, trésor, sirène, poulpes géants donnent une dimension fantastique à ce récit simple, qui met en mouvement des personnages lancés, de manière assez égocentrique, à la poursuite de leurs seuls objectifs, ne se préoccupant pas les uns des autres, mais dont les destins interfèrent pourtant. Avec un bel effet final et un happy end bienvenu. Spécialement bien construit, avec un texte confinant chaque personnage dans une dimension propre, totalement coupée des autres, l’album présente une interrogation subtile sur la myopie humaine et l’indifférence qui frappent nos sociétés. Un produit typique de l’école de l’Ouvroir de Bande Dessinée Potentielle, l’OuBaPo, directement inspiré de la réflexion du romancier Georges Perec. Quand virtuosité rime avec poésie et regard critique sur notre monde.

 

J.D.

 

Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Les trois chemins sous la mer, Delcourt Jeunesse, novembre 2003, 32 p, 8,40 euros, pour les enfants à partir de 8-9 ans.

 

 

 

 

 

JOJO ET PACO

 

Le petit chat (c’est Jojo) et le joli perroquet (Paco), sont le centre de dix historiettes de deux pages chacune. Traversant la ville comme de gentils lutins, les deux amis égaient de leurs aventures un monde animalier souriant, à l’exotisme impalpable mais réel, empli de couleurs et de lumières, à la façon des paysages sud-américains. La série comporte également un petit côté rétro (façon école américaine de l’entre-deux-guerres) des plus agréables, aussi bien dans la psychologie des deux enfants, aimables complices de jeux, que dans les gags malicieux (qui ne sont pas sans rappeler Pim Pam Poum) ou l’importance accordée, dans les rebondissements, aux gags visuels (presque systématiquement doublés d’un jeu de mots, qui rappelle les morales gentiment goguenardes d’autrefois) et, d’une manière générale, à la mise en mouvement des personnages. Chaque histoire s’ouvre, là encore selon un procédé qui fut longtemps en vogue en BD, sur une vignette pleine de fraîcheur et de fantaisie, à la manière des illustrations des pages de titres des livres pour enfants. Le tout donne un album d’une compréhension aisée, grâce à des scénarios explicites, et à une construction picturale facilitée par l’utilisation de plans larges. Une introduction agréable et douce au monde de la bande dessinée.

 

JD

 

Isabelle Wilsdorf, Jojo et Paco s’amusent au manège, Delcourt jeunesse, novembre 2003, 32 pages, format 24,5 sur 22,5, 7,50 euros.

 

 

 

 

 

LE VOLEUR D’ETOILES

 

Loin de leur orphelinat, Marie et Jean ont trouvé un vrai foyer. Mais un phénomène étrange trouble le village dans lequel ils vivent, car les âmes des défunts sont capturées avant de rejoindre le ciel où elles se transforment habituellement en étoiles. Les deux enfants et leurs amis Diablo et Juliette, vont devoir aussi affronter la cupidité d’hommes d’affaires pressés de racheter les terrains laissés par les disparus. Y aurait-il un lien de cause à effet ? Chaque album de la série déroule son univers de poésie et de tendresse et éclaire d’un sens particulier les relations humaines (la solidarité après la chaleur familiale) et les actes de la vie. Avec le 5e opus, c’est presque une véritable école de bd qui est en train de s’affirmer. On pourrait en effet rapprocher le travail de Sandrine Revel et de Denis-Pierre Filippi du Passager de Vink chez Dargaud : même souci de créer un monde décalé, nourri d’abondantes références cinématographiques, picturales et littéraires (ici, Walt Disney et Lewis Carroll ne sont jamais loin), même soin apporté aux encrages d’ambiance, pour un univers finalement très expressionniste. Le scénario est structuré par une philosophie sous-jacente magnifiant les valeurs des sociétés occidentales villageoises, comme posées hors du temps, mais constamment menacées par l’intrusion des impératifs délétères du monde moderne. Un ouvrage séduisant et élaboré pour éclairer la pensée des enfants d’une vision différente, loin des canons du prêt à penser contemporain.

 

J.D.

 

Sandrine Revel et Denis-Pierre Filippi, Le voleur d’étoiles, Delcourt jeunesse, septembre 2003, 8,40 euros.

 

 

 

 

 

TOTO L’ORNITHO

 

Le monde des rêves est décidément pour Toto l’occasion de manifestations extraordinaires : cette fois, deux mystérieuses créatures, pouvant prendre la forme de n’importe quel être aimé, le supplient de venir les secourir. Bien qu’il n’obtienne pas l’aide espérée auprès de ses amis, notre courageux héros quitte son univers aquatique pour les sables rougeoyants du désert. Chaque album de la collection Toto l’ornithorynque est un régal au plan graphique et scénaristique. S’appuyant sur des connaissances ethnologiques de qualité, Eric Omond nous plonge à chaque fois dans un univers lyrique très personnel. L’originalité du récit en forme de mythe traditionnel, aux fortes consonances cosmogoniques, se trouve ici parfaitement souligné par une mise en images soignée et forte. Dès la première page, la reprises des motifs décoratifs des Aborigènes crée une ambiance prenante et traduit parfaitement les exigences culturelles des auteurs. La palette graphique joue surtout sur des couleurs saturées et offre un traitement très soignée de la faune, représentée, du phalanger au dragon cornu, avec une parfaite exactitude biologique. Par sa rigueur documentaire, cet album permet donc de se familiariser avec le milieu naturel australien et la mythologie indigène, et sensibilisera les enfants à des techniques picturales très élaborées. A lire au premier niveau comme une fable animalière ou au second degré comme un conte philosophique.

 

J.D.

 

Yoann et Eric Omond, Toto l’ornithorynque et les soeurs cristallines, Delcourt jeunesse, novembre 2003, 32 pages, 8,40 euros.

 

 

 

 

 

ALLEZ RACONTE

 

            Voici un album pour tous, absolument tous, que petits, moyens et grands, peuvent découvrir avec intérêt. Et il ne s’agit en rien d’une formule de style, chacun y trouvant une matière qui lui sera spécialement destinée, selon le regard qu’il portera. La formule de la série reste inchangée : un Papa raconte à ses enfants des récits merveilleux, décousus, parcourus d’anachronismes et d’accrocs manifestes à tous les canons de la fable ou du conte.

 

            Peu importe en fait, le message est net et le titre le dit : il suffit de se lancer. Car on peut, avec une grande économie de moyens, n’excluant pourtant pas une vraie puissance d’expression, créer une bande dessinée passionnante. Ni langage élaboré, ni virtuosité picturale, mais un sens aiguë de la symbiose liant l’illustration et le texte, voila la recette de ce véritable cours d’initiation à la production d’une bande. Prenons une planche découpée en 35 petites vignettes de taille égale ; systématiquement, une bulle unique, occupant souvent la moitié de la place ; un dessins n’utilisant que des formes simples ; une maîtrise limitée des codes du genre (quelques traits suggérant le mouvement, la surprise ou la joie) ; même chose pour le scénario, que ce soit au niveau du prétexte narratif (que tous les parents connaissent) que des récits eux-mêmes (beaucoup de princesses et de monstres et un syncrétisme plein d’innocence et d’humour ; cf. les loups garous à lunettes, le molloch-King kong ou la page 14 qui reflète à elle seule tout l’esprit de la démarche créative, loin des académismes, des effets de modes ou des prouesses techniques), mais aussi d’autodérision (le dernier récit n’est-il pas une histoire sans princesse ni monstre, parfaite traduction de la nécessité de rejeter toutes les recettes ?).

 

            Trondheim et Parrando retrouvent ici une interrogation à la Joan Miro : finalement, l’essence de l’expression artistique réside peut-être d’abord dans l’audace et la vigueur, comme celle que les enfants exercent spontanément avant que le poids du regard d’autrui ne les confinent dans le doute et la retenue. Une démonstration théorique mise ici au service de la volonté initiatrice qui a guidé la création de l’OuBaPo, l’Ouvroir de bande dessinée potentielle. Le maître mot de l’album reste à tous les niveaux la simplicité. Une simplicité compensée par la sincérité, la capacité à laisser parler sa fantaisie, dans la confiance que donne la certitude que l’expression artistique dépend avant tout de l’envie de s’exprimer plutôt que du procédé mis en oeuvre. Un superbe exercice de style, qui révèle tout le talent de ses auteurs ; et une agréable invitation à lire et à construire ses propres récits, en images ou non. Pour les parents autant que pour les enfants.

 

J.D.

 

Lewis Trondheim et José Parrondo, Allez raconte plein d’histoires, chez Delcourt jeunesse, septembre 2003, 32 p, 8,40 euros.

 

 

 

 

 

 

 

CHEZ DUPUIS

 

 

 

PETIT PERE NOEL, LA BD  MUETTE

 

            Petit Père Noël a bien du souci alors qu’approchent les fêtes : tous ses facteurs, porteurs des commandes des enfants, ont été systématiquement agressés et dévalisés de leurs sacoches par un monstre aussi noir qu’effrayant. Jamais en mal d’astuces, le courageux Père Noël prend la place de l’un deux et découvre que, derrière tout cela, se cache encore son terrible ennemi, le docteur Méchant. Petit Père Noël pourra-t-il dans ces conditions exaucer malgré tout les souhaits des petits ? Il faudra attendre, comme il se doit, la fin de l’album pour le savoir.

 

            Fidèle à l’esprit de la série, destinée aux enfants ne sachant pas encore lire, le scénariste Trondheim réitère son tour de force en présentant un nouvel album sans texte. Les puristes auront beau rechigner, tous les ingrédients du genre sont bien là, au premier chef un récit enlevé, très construit, avec ses temps forts et ses intermèdes, ses ellipses et ses rebondissements, le tout dynamisé par un dessin nerveux et particulièrement expressif. A n’en pas douter, il s’agit d’une découverte marquante à faire par les petits, qui suivront en outre une de leurs idoles dans son univers : rien ne manque, de l’usine à jouets des lutins, aux traîneau tiré par les quatre rennes, en passant par le rude paysage glacé du grand nord. Les habitués retrouveront en outre avec plaisir plusieurs des personnages centraux des épisodes précédents. Ainsi se constitue peu à peu sous nos yeux tout un univers de références qui fera date, à n’en pas douter, dans l’histoire du genre.

 

J.D.

 

Thierry Robin et Lewis Trondheim, On a volé le courrier de Petit Père Noël, Dupuis, novembre 2003, 48 p, 8,20 euros.

 

 

 

 

 

HENRIETTE

 

Dans le précédent épisode, on avait laissé Henriette en pleine crise d’adolescence. Elle nous revient ici plus sûre d’elle, plus incisive et sagement détachée. L’introspection laisse en effet peu à peu la place (comme on le constate dès la première page), à un appétit de vivre et une ironie plus douce qu’amère. Faisant preuve d’un solide bon sens, elle jette un regard gentiment critique sur les centres d’intérêts superficiels de ses amies, du Mac Daube (décrit de manière totalement réaliste), aux séances de spiritisme. Là où beaucoup ne se préoccupent que d’esprits à invoquer, Henriette trouve matière à s’interroger sur l’au-delà. Car, si elle continue à se poser des questions, Henriette ne règle plus ses compte avec ses parents, mais commence à s’interroger sur le vrai sens de la vie. L’album commence et finit sur une note d’humanisme pratique : nourrir le corps avant de fatiguer l’intellect avec des questions existentielles. Un petit pied de nez aux habitudes de lectures des fans de la série. Et un album à l’humour plein de retenue et de tendresse.

 

J.D.

 

Dupuy et Berberian, Henriette, Esprit es tu là ?, chez Dupuis, octobre 2003, 8,50 euros.

 

 

 

 

 

 

 

CHEZ SOLEIL

 

MONSIEUR LUNE

 

La Lune est décidément très fréquentée. D’abord, il y a un habitant chargé de maintenir les lieux propres ; ensuite il a déjà reçu la visite d’un mystérieux pilote, bien avant Tintin et Amstrong. Voici la trame de ce conte foisonnant qui utilise tous les procédés propres à dynamiser la narration et à maintenir en éveil la curiosité des jeunes lecteurs : mise en abyme, clins d’oeil (ne croise-t-on pas sur la même page le Petit chaperon rouge et Cyrill, autre héros de la maison scénarisé par Tarek ?), dévoilement, rien ne manque jusqu’à l’incertitude finale, très XIXe siècle. Joliment colorisé, l’album séduira les enfants habitués aux rythmes saccadés de la télévision et aux intrusions qui hachent certaines productions pour la jeunesse. Curieux et agréable.

 

J.D.

 

Morinière et Tarek, Les aventures d’Irial, Tome 1 Monsieur Lune, chez Soleil, 30 p, 11,50 euros.

 

 

 

 

 

CHEZ DARGAUD

 

 

 

Trois best of s’imposent chez Dargaud comme cadeau quasi obligé pour bédéphiles avertis ou pour novice à initier.

 

 

 

LES 40 ANS DE MONSIEUR TALON ACHILLE

 

Dargaud se devait de fêter dignement les quatre dizaines de bougies d’un des héros les plus colossalement décalés de la bande dessinée contemporaine. Le choix éditorial s’est porté vers un album en forme de best of, en quarante gags, de une puis deux pages. L’ensemble donne un beau produit marketing, mais aussi un recueil qui permet de parcourir d’un trait toute une oeuvre (un seul petit regret : l’absence de référence chronologique pour dater les planches). Et l’on se prend à envisager combien les choix ont dû être délicats. Il en est ressorti un gros recueil qui permet de revenir sur la création majeure de Greg et de la voir peu à peu gagner en maturité picturale (alors que les principaux ressorts narratifs de la série furent mis en place très tôt). L’univers de la salle de rédaction s’étoffe peu à peu, comme s’affirment les caractères des autres protagonistes : le mordant Lefuneste, insupportable mais indispensable voisin, le Papa amateur de bière, la mère protectrice, la fiancée à particule, tout ce petit monde gravite rapidement autour du héros. Talon lui-même a trouvé très tôt son style et sa personnalité. Verbeux, grotesque, démesuré, pseudo érudit vindicatif, satisfait de lui-même jusqu’à l’aveuglement, ainsi va Talon depuis sa naissance. Quintessence du petit bourgeois, il n’en fait pas moins sourire de manière affectueuse et aide surtout à porter le regard sur ces travers qui pourraient bien être les nôtres, si nous osions comme il le fait lui-même, tout à son égocentrisme ; dans cet ordre d’idée, l’un des meilleurs gags de l’album reste celui de la lettre déposée sur la voiture accidentée, pp. 30-31. A déguster encore et encore.

 

J.D.

 

Achille Talon, le summum, par Greg, chez Dargaud, octobre 2003, 64 p, 12 euros.

 

 

 

 

 

GARFIELD

 

Pour les 25 ans de Garfield, Dargaud publie conjointement un album (le 37e, intitulé avec à propos C’est la fête) et une compilation des meilleurs gags de cette série à très gros tirage. Les deux sorties permettent de mesurer à la fois les évolutions et les permanences d’une succes story rare à cette échelle. Attardons nous sur le best of : le recueil des anti-exploits de Garfield permettent en une seule lecture d’apporter (presque) toutes les réponses aux dizaines de questions que se posent les aficionados depuis 25 ans qu’ils suivent les tribulations du chat le plus paresseux et le plus affamé de la bande dessinée. Le procédé se révèle inusable : un dessin dépouillé (le plus souvent une table, un adulte et le minet suffisent !), des gag simples mais hilarants, sans oublier la personnalité somnolente et décapante de Garfield. C’est drôle, souvent inattendu, concis et efficace. Ces gag en planches ou strips, devenus presque autant de classiques, sont là pour témoigner du renom du héros de Jim Davis, publié dans les journaux du monde entier. Mieux qu’un filon, un véritable mythe.

 

J.D.

 

Jim Davis, Garfield, C’est la fête, 48 p, 8,40 euros et Garfield story : Une vie de chat, 64 p, 29 euros. chez Dargaud.

 

 

 

 

 

LA RIBAMBELLE

 

Ils se nomment Phil, Grenadine, Dizzie, Archibald, Atchi et Atcha, et ils forment la ribambelle, une équipe sympathique de gamins et d’adolescents qui vivent des aventures façon Club des cinq. La publication de l’intégrale de l’autre série de Roba ?trop souvent éclipsée par le succès de Boule et Bill? se poursuit avec ce deuxième tome qui regroupe 5 histoires (La ribambelle engage du monde, La ribambelle enquête, La ribambelle contre-attaque, La ribambelle au bassin, La ribambelle aux Galopingos). La bande vit des aventures mouvementées, triomphe de personnages peu recommandables (notamment la bande rivales de blousons noirs, les caïmans) qui la conduit parfois fort loin de son terrain vague. On retrouve toutes les qualités des classiques de l’école franco-belge et cette compilation présente un grand mérite puisqu’elle permet de redécouvrir une oeuvre dynamique et sans prétention, mais qui annonce pourtant déjà le grand succès à venir de Roba (jusque dans le graphisme , le jeu consistant aujourd’hui à retrouver à qui ressemble comme deux gouttes d’eau Phil et Grenadine ?). Ce second tome est le dernier puisque le succès de Boule et Bill a empêché Jean Roba de poursuivre. Cette lecture nous fera assurément regretter qu’il n’ait jamais trouvé de successeur. Un gros album et des heures de plaisir pour un petit prix.

 

J.D.

 

Roba, La ribambelle L’intégrale tome 2, chez Dargaud, 160 p, 15 euros.

 

 

 

 

 

 

 

CHEZ CASTERMAN

 

 

 

Gardant pour ainsi dire le meilleur pour la fin, voici un petit panorama des parutions récentes ou en court que la vénérable maison consacre au héros le plus célèbre de la bande dessinée :

 

TINTIN

 

L’éditeur poursuit avec une belle régularité et une réelle cohérence son excellent travail de publication autour du personnage de Tintin. Depuis plusieurs mois, se succèdent les albums de qualité autour du héros, d’Hergé et de son oeuvre. Commençons d’abord par évoquer la réédition à l’ancienne des aventures de Tintin qui se poursuit. Son grand mérite est d’avoir cherché à respecter autant que faire se peut les techniques de l’édition originale : couverture non pelliculée, papier épais, couleur pastel, dos toilé. Le lotus bleu est ainsi sorti en novembre dernier. Il s’agit là de la reproduction de l’édition couleur de 1946 (le récit ayant été pré-publié en noir et blanc dès 1934-1935 dans le Petit vingtième). Une seule modification à signaler : on a judicieusement renoncé aux papiers médiocres de l’après guerre! Cet important effort éditorial est encadré par d’autres publications : coffret compact Jo et Zette, outil d’analyse sur l’oeuvre d’Hergé, en attendant Le crabe aux pinces d’or en tahitien . On attend ainsi avec impatience pour le 75e anniversaire de Tintin, la reproduction de la dernière aventure du reporter, Tintin et l’alph art (l’album inachevé et mythique d’Hergé, éditée en 1986) sous une forme ambitieuse, avec un corpus de documents inédits. Signalons encore Tintin noir sur blanc, de Marcel Wilmet, attendu aussi en janvier. Pour tintinophiles collectionneurs, nostalgiques et amateurs de produits authentiques, mais aussi pour tous les enfants, présents et passés, qui rêveront ou ont rêvé de Tintin et Milou.

 

J.D.

 

Fac-similé en couleur, Tintin et le lotus bleu d’Hergé, chez Casterman, 64 pages, novembre 2003, 17,95 euros.

 

 

 

 

 

4 AS : LE QUARANTIEME ALBUM

 

Les 4 As font désormais figure d’inusables héros de la bande dessinée tant leurs aventures gardent depuis 40 ans le même esprit d’originalité un peu loufoque, avec un sens très affûté du comique de répétition et des scènes d’action (de joyeuse baston le plus souvent).Un volume par an, tel est depuis 1964 le rythme de parution de la série. Cette fois pourtant, François Craenhals s’est attelé seul à la tache. Le défi semble relevé avec succès pour un récit original dans sa structure. Le carré part aux antipodes sur les traces du tigre de Tasmanie, une espère disparue. En fin de compte, malgré les obstacles et les convoitises que suscite une telle recherche, la bande des quatre retrouvera peut-être l’animal là d’une façon que l’on n’attend pas. Le dessin de Craenhals repose plus que jamais sur les représentations en gros plans ou en plans américains de visages burlesques et expressifs. Si l’on y ajoute des gags visuels très clownesques (au sens noble du mot), on obtient un résultat distrayant, dont les effets se trouvent renforcés par l’emploi d’un langage résolument moderne et libéré des artifices de la bienséance. En parallèle se poursuit la publication de l’intégrale qui reprend les albums trois par trois, le tome 6 étant arrété aux 4 As et la licorne.

 

J.D.

 

 

 

François Craenhals, Les 4 As Le loup de Tasmanie, chez Casterman, septembre 2003, 48 p, 8,95 euros.

 

Intégrale 4 As tome 6 (Les 4 As et le vaisseau fantôme, les 4 As et le diamant bleu, les 4 As et la licorne), août 2003, 160 page, 15,10 euros.