En plaçant votre récit en 1958. le Bruxellois que vous êtess’offre un sacré petit plaisir ?

 

Yves Sente. : La Machination Voronov se terminant durant l’hiver 1957, je me suis interrogé sur ce qu’il y avait l’année suivante, partant du principe qu’il fallait rester au cœur des années cinquante. 1958, en tant que Belge, c’est une seule et unique chose : l’Exposition universelle de Bruxelles. Visuellement, cela pouvait permettre à André Juillard de s’amuser. L’intérêt scénaristique est grand. Il s’agit d’un huis clos international fabuleux où, en pleine guerre froide, toutes les puissances sont représentées sur un mouchoir de poche et rivalisent entre elles pour montrer ce qu’elles ont de plus pointu en matière de technologie. Tout le monde vient en quelque sorte pour « se vanter». Il suffit de relire les catalogues russes ou américains de l’époque. C’est (aujourd’hui!) à hurler de rire.

 

 

 

Rapidement, l’idée d’un album unique se déroulant presque entièrement à Bruxelles vole en éclats…
Y.S. :
Les choses ont en effet rapidement évolué. André Juillard souhaitait aller un cran plus loin dans la psychologie de personnages. À la sortie de Voronov, beaucoup de monde nous a interrogés sur la relation entre Francis Blake et Nasta Wardynska. Pourtant, dans mon esprit comme dans le dessin de Juillard, rien ne laissait supposer qu’il se soit dérouler quelque chose entre eux. Pour nos interlocuteurs, Blake et Mortimer cessaient donc d’être seulement des robots toujours occupés à sauver la planète, et devenaient des humains avec des sentiments. Comme s’il y avait une recherche d’humanité pour ces personnages. Tintin, Haddock ou Milou pleurent, jamais Blake et Mortimer. André avait relevé ce manque et je ne pouvais que le suivre.

 

 

 

Heureux  « hasard », Juillard vous remet alors à l’esprit les biographies de Blake et Mortirner rédigées par Jacobs ?
Y.S. :
Ce qu’on trouve dans Un opéra, de papier est pauvre en terme de quantité, mais il y a suffisamment pour avoir une base permettant d’extrapoler. J’envisage de plonger dans leur jeunesse, de dévoiler leur rencontre… Vient ensuite l’idée d’un flash-back qui aura un lien avec l’histoire qui se déroule en 1958. Je retravaille mon histoire et me rends compte qu’il
faudra deux fois 54 planches plutôt qu’une fois 62 planches.

 

 

 

N’avez-vous pas eu l’impression que l’ombre de la guerre froide plane au dessus de vous ?

 

Y.S. :A mon sens, il s’agit plutôt ici d’une conjuration de non alignés, de tiers-mondistes déjà déçus par la décolonisation. À partir du moment où l’éditeur demande que les récits se déroulent dans les années cinquante, on peut difficilement inventer un autre contexte que celui de la guerre froide et, si l’on s’attaque à un sujet de dimension internationale, on va fatalement trouver des relents de conflits Est-Ouest. Dans La Machination Voronov, c’est clairement indiqué. Ici, ce n’est jamais qu’un cadre qui met en avant un récit plus fantastique, plus intimiste, puisque le passé de Mortimer joue un rôle fondamental dans cette histoire de vengeance.

 

 

 

Quelle est la principale difficulté pour un scénariste de « Blake et Mortimer » ?

 

Y.S. :Trouver un sujet crédible dans les années cinquante qui parle aux gens aujourd’hui… Même s’il peut être envisageable en 1958, le thème du terrorisme à l’échelle mondiale est quelque chose de très contemporain. C’est une manière de répondre à ce paradoxe que « Blake & Mortimer » est supposé être une série contemporaine, elle l’était effectivement pour Jacobs. Aujourd’hui, c’est une série historiquement datée mais, en même temps, c’est une série qui est basée sur de la science-fiction et de la politique-fiction. Or, il est très compliqué de faire de la science-fiction se déroulant dans les années cinquante, pour un lecteur de 2003 qui doit encore trouver cela crédible. Le sujet des armes bactériologiques dans La Machination Voronov, science-fiction pour les années cinquante, reste plausible à notre époque où les apprentis sorciers sont légion (Irak, Corée…). Le terrorisme, c’est pareil. Il faut trouver des sujets de ce type qui permettent d’échapper à ce paradoxe.

 

 

 

Quelles leçons aviez vous tirées de « La Machination Voronov» ?

 

Y.S. :Que l’équilibre est très difficile entre le respect des codes et la modernité ! En voulant mettre autant de textes et de cases par planche que Jacobs, on donne l’impression d’en donner plus. En fait, pour que les gens se disent que c’est « comme du Jacobs », il ne faut pas tout à fait l’imiter. Le dosage dans le rythme et la densité, que ce soit pour les textes ou pour les images, est un truc auquel il ne faut jamais arrêter de penser. À cet égard, Les Sarcophages du 6′ continent est mieux dosé que le précédent. Du moins je l’espère. Sur le plan graphique, André joue avec les personnages avec encore plus d’aisance. Tout cela prend. On a beau être des fans et avoir lu et relu les bouquins, les faire, c’est encore autre chose. On a également appris que, quoi que l’on fasse, on ne satisfera pas les « puristes » et qu’il ne faut pas travailler dans cette optique-là. Sinon on est perdu. On ne fait pas du Jacobs, on fait du « Blake et Mortimer ». Grande différence ! Celui qui aime Jacobs avant d’aimer « Blake et Mortimer » doit évidemment s’arrêter au premier tome des Trois Formules du professeur Sato et détourner les yeux de ces « visions d’horreur » que sont les nouveaux albums.

 

 

 

(Propos recueillis in « Les sarcophages du 6ème continent – Dossier de presse – Editions Blake et Mortimer »)

 


Yves Sente naît le 17 janvier 1964 à Uccle (Bruxelles). Après avoir reçu son diplôme d’humanités (l’équivalent du bac français) latin-sciences en 1982, il traverse l’Atlantique pour s’inscrire à l’American High School d’Arlington Heights (Chicago). En 1986, il passe sa candidature de droit (Facultés universitaires St Louis – Bruxelles) avant d’enclencher sur une licencie en Affaires publiques et internationales (Université catholique de Louvain-la-Neuve). Cet intérêt pour la géopolitique nourrira indiscutablement ses scénarios pour « Blake et Mortimer ».
De 1986 à 1989, il publie des cartoons dans Wall Street Journal Europe, et des BD dans le magazine bruxellois Bravo Uccle. Bien avant lui, d’autres éditeurs et scénaristes de la BD se sont offert ce genre de détours graphico-créatifs : Goscinny, Charlier.
Si Sente ignore encore qu’il sera éditeur, il nourrit le rêve qu’il pourra, un jour, devenir raconteur d’histoires. Le 1er février 1991, Yves Sente devient rédacteur en chef des journaux publiés par les Éditions du Lombard (Hello BD, Kuifje). L’année suivante, il entre au comité de direction de la maison fondée par Raymond Leblanc. Malgré le sabordage de la presse BD « made in Lombard », 1993 est une belle année : il devient directeur éditorial. Le titre est ronflant, mais le challenge ardu. Tout est à refaire, dans une maison sur le déclin. Sente entame une politique de développement de collections destinées à clarifier et à étoffer l’offre du Lombard, aussi bien auprès du public que des auteurs. Les collections « Signé » (1994), « Troisième Vague Lombard » (1999), « Troisième degré Lombard » (2001) et « Polyptyque » (2003) sont autant de jalons d’une renaissance.
En novembre 1997, Sente décide de passer de l’autre côté du miroir. Pour faire réaliser des tests à des assistants potentiels pour Ted Benoit, il rédige une planche-test « à la Blake et Mortimer ». Fin avril 1998, il écrit le synopsis de La Machination Voronov. Celui-ci est envoyé, de manière anonyme, à Didier Christmann, alors directeur éditorial de « Blake et Mortimer ». L’enthousiasme de celui-ci oblige le scénariste fantôme à se dévoiler. En compagnie d’André Juillard, il formera la seconde équipe de l’après-Jacobs. Les Sarcophages du 6e continent paraît en novembre 2003.
Yves Sente travaille actuellement sur des scénarios destinés à Rosinski et à Boucq. Ces deux albums paraîtront, en 2004, aux Éditions Dargaud Benelux. Car, Sente préfère ne pas cumuler les rôles sous le toit du Lombard