Aviez-vous la certitude de dessiner plusieurs « Blake & Mortimer » ?
André Juillard :
Au départ, je ne savais pas si j’allais en faire plusieurs. Il fallait d’abord voir comment allait se passer le premier. Pour celui-ci, les textes et le nombre de cases par page se sont révélés trop abondants dans sa première version. Nous avons décidé de remédier à cela par le biais d’un diptyque. La période de chauffe avait été relativement courte pour entamer Voronov et, ensuite, il avait fallu travailler sur le tas. Par moments, je voyais bien que je ne tenais pas encore bien les personnages. Donc, j’avais envie de faire mieux. Une bonne raison de continuer…

 

 

 

Aviez-vous envie de voir évoluer la série?
A.J. 
Avant même qu’Yves Sente ne me parle de sa nouvelle idée, nous avions discuté de la manière dont la série pourrait un petit peu évoluer, afin d’éviter de toujours raconter le même genre d’histoires. Ce que Jacobs avait laissé était suffisamment riche pour pouvoir se permettre d’aller plus loin. D’ailleurs, qui sait, s’il avait eu les coudées franches, peut-être l’aurait-il fait lui-même ? Je ne sais pas s’il y a un grand développement psychologie des personnages, mais le fait de montrer qu’ils ont été jeunes leur donne une dimension supplémentaire. Découvrir que Mortimer a été un jeune homme amoureux le rapproche plus de nous. Il y a aussi un petit aspect politique qui était inexistant chez Jacobs, sauf, à sa manière, dans Le Secret de l’Espadon. La décolonisation et le racisme étaient peu présents et leur introduction ne dénature pas la série. Mortimer n’affiche pas de grandes prises de position politiques mais témoigne plutôt sa sensibilité à des problèmes humanitaires

 

 

 

Avant de rajeunir Blake et Mort’mer dans ce nouvel album, vous les aviez dejà vieillis dans L’aventure immobile, Quel est l’exercice graphique le plus facile ?

 

A.J. : Pour moi, il est plus facile de vieillir des personnages que les rajeunir. Dans le flash-back du nouvel album, nos deux

 

amis sortent de l’adolescence. Le premier défi de cette histoire fut donc de les rajeunir assez considérablement, puisque Jacobs, contrairement à la tradition des héros de bande dessinée, avait mis au point des personnages assez âgés.

 

 

 

Quel chemin avez-vous emprunté pour y arriver?
A.J. : 
Le problème de ces héros est qu’ils sont repérables par leur ornement pileux. Dès qu’on enlève la barbe ou la petite moustache, ce n’est plus eux. Quand j’ai reçu le scénario, j’avoue m’être fait un peu de souci. J’avais fait des petits croquis, mais cela ne marchait pas du tout. Par la suite, j’ai travaillé avec des calques pour, progressivement, les amincir, surtout Mortimer, enlever la pilosité et masquer les rides. Une démarche très simple, en fait.

 

 

 

En découvrant le scénario, aviez-vous repéré des ingrédients susceptibles de poser des problèmes ou, au contraire, de vous apporter du plaisir ?

 

A.J. : Pour l’apparition d’Açoka dans un nuage de fumerolles, je me demandais comment Jacobs aurait traduit ce type d’ambiance qui ne réussit pas trop à la ligne claire. Comme j’aime toujours les costumes, la partie indienne m’enthousiasmait à l’avance. Ce fut d’autant plus le cas que j’ai dessiné cette séquence exotique au cœur de l’hiver parisien. Je trouvais plaisant que, enfin, des héros de bandes dessinées reviennent en Belgique, leur terre natale. Sans oublier le retour de Nasir ! Je me réjouissais également à l’avance des séquences se déroulant sur le site de l’Expo ’58. Architecturalement, il y avait des trucs délirants.

 

 

 

Le fait d’avoir visité cette exposition universelle vous a t il aidé?
A.J. : 
J’avais dix ans quand je m’y suis rendu en famille, et mes souvenirs de jeunesse sont assez ténus. Je me souviens de deux choses : la découverte des tranches napolitaines, une glace que nous ne connaissions pas en France, et le pavillon hollandais qui reproduisait les mouvements des marées.

 

 

 

Quel plaisir peut il y avoir à travailler avec autant de contraintes que celles imposées par le « Style Jacobs » ?
A.J. :
Elles sont moins nombreuses qu’on peut le croire. En bande dessinée, il y en a toujours. Je ne conçois d’ailleurs pas de travailler sans un minimum de contraintes. Quand je fais mes propres scénarios, je ne pense jamais au dessinateur. J’écris  d’abord et si, ensuite, il y a des trucs ennuyeux à dessiner, je le fais quand même. Le récit prime. Pour « Blake et Mortimer », la contrainte n’est pas de respecter le style ou de chercher de la documentation sur les années cinquante ; j’ai toujours fait ce genre de choses, même quand j’essaye de respecter mon propre style. La seule contrainte que je ressens, quelle que soit la série, c’est de devoir parfois dessiner des séquences qui m’embêtent. Se conformer à un style Jacobs n’est pas une contrainte pour moi. Je m’y sens très bien.
J’ai l’impression d’être à la maison. Je suis né là-dedans.
La BD que j’aimais étant gamin, c’est celle-là.

 

 

 

(Propos recueillis in « Les sarcophages du 6ème continent – Dossier de presse – Editions Blake et Mortimer »)

 

 

 

André Juillard voit le jour à Paris, le 9 juin 1948. Très rapidement, la passion du dessin est au rendez-vous. Enfant, il dévore l’hebdomadaire Tintin. La lecture des Hergé, Jacobs, Martin et Bob De Moor de la haute époque font de lui un spécialiste, encore inconscient, de la Ligne claire. Le manuel d’histoire de la classe de sixième sera sa seconde grande influence, spécialement les pages consacrées à l’Antiquité. Il ne le sait pas encore, mais sa passion pour la Ligne claire, l’Histoire et les histoires feront de lui un auteur moderne n’oubliant jamais de tirer les leçons du passé.
Après avoir passé son bac en 1967, il s’inscrit aux Arts déco (Paris) où il rencontre Martin Veyron et Jean-Claude Denis. En 1974, il fait ses débuts dans Formule 1, avec un western scénarisé par Claude Verrien. Ce dernier lui écrit Les Aventures chevaleresques de Bohémond de Saint-Gilles. Les amateurs éclairés devinent déjà un grand espoir de la bande dessinée réaliste. En 1978, il dessine Les Cathares dans Djin avant d’entamer une collaboration fructueuse avec Patrick Cothias en publiant Masquerouge dans Pif Gadget.
En 1982, avec le même scénariste, il publie les premières pages des Sept Vies de l’Épervier qui le font entrer directement dans la section « classiques de la BD contemporaine ». Comme Jacques Martin (avec qui il réalisera trois albums de la série napoléonienne « Arno ») le fit en son temps avec « Alix », Juillard crée un nouveau pan de BD historique réaliste. Une véritable école s’en inspire, quelques talents, beaucoup d’ersatz. Lui, humble, continue son chemin. Passionné par le dessin, il n’a ni le temps, ni l’envie de polémiquer.
Comme tous les grands dessinateurs, il se sent des ailes pour, de temps à autre, écrire le récit qu’il mettra ensuite en images. D’autant que, parfois, il éprouve le besoin d’échapper à l’Histoire, sa maîtresse favorite. Pour (À SUIVRE), il publie l’intimiste Cahier bleu qui lui vaudra, en janvier 1995, le Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême. L’année suivante, il recevra le Grand Prix du même festival. En 1998, il récidive avec Après la pluie, un récit qui le mène en Toscane, un pays dont l’art, la douceur de vivre et les lumières sont si juillardiennes.
Les Sept vies de l’Épervier se sont achevées après sept albums aux éditions Glénat. La belle Arianne de Troil manque autant à ses créateurs qu’au public. Nécessité fait loi : elle reviendra au sein de la série « Plume au vent » chez Dargaud. Si le premier cycle se déroule en France, la suite (4 volumes) met en scène une Amérique qui aurait pu être française. Rescapée miraculeusement d’un terrible coup d’épée, Arianne entreprend, sans masque ni épervier, un long et périlleux voyage au Nouveau Monde, à la recherche du chevalier Condor, son père.
L’ombre de « Blake et Mortimer » se rapproche progressivement de Juillard. À la fin des années quatre-vingt, les éditions Blake et Mortimer le contactent pour réaliser le second tome des Trois Formules du professeur Sato. Mais il ne se sent pas encore prêt à relever un tel défi. De plus, le style graphique adopté par Jacobs en fin de carrièrene lui correspond peu. En 1998, chez Dargaud, il crée, avec son vieux complice Didier Convard, la collection « Le dernier chapitre », contant la dernière aventure des plus célèbres héros de l’âge d’or de la bande dessinée. Un opus sera bien évidemment réservé à Philip Mortimer et Francis Blake. L’heure de vérité vient quand, en 2000, il dessine, sur un scénario d’Yves
Sente, La Machination Voronov. En 2003, la même équipe publie le premier tome du diptyque Les Sarcophages du 6e continent.