Quand il raconte cette expérience qui marqua sa vie, photos à l’appui, à Emmanuel Guibert, celui ci décide de le traduire dans une forme dessinée : « Cet afflux d’informations a fait bouillonner en moi la volonté de réaliser un livre ». Mais il s’agira de mêler réalité et témoignage, photos et bande dessinée. De plus, pas question de sélection, comme pour le reportage paru dans le quotidien Libération, une double page avec choix de 6 photos sur les 130 films réalisés. Non, Emmanuel Guibert veut retracer l’ensemble de la mission, avec publication de l’ensemble des photos. « Mon à priori était plutôt négatif », raconte Didier Lefèvre, « car ce n’est pas dans les habitudes. En général, seules les photos les plus fortes sont publiées. Mais . Il s’agit d’un autre regard, d’ une autre façon de voir le travail d’un photographe, sans chercher à isoler quelques moments phares mais en le considérant comme un tout, sans résumé ou choix subjectif ».


Les débuts furent difficiles : « Après un mois et demi de travail, j’ai jeté à la poubelle les trente premières planches réalisées. car j’avais pris une mauvaise orientation. » En a-t-il pour autant changé son graphisme : «J’ai très légèrement modifié mon dessin, que j’ai voulu plus épuré, mais sans plus, afin de conserver notamment leur aspect charnel aux personnages».


Car les individus jouent un grand rôle dans cette aventure avant tout humaine. Si le principal protagoniste de l’album se trouve être le photographe, il est avant tout narrateur de la mission humanitaire qu’il accompagne, composée notamment de Juliette Fournot, chef de mission MSF , de Robert Saleon Terras, médecin et de Régis Lansade, infirmier-anesthésiste. Mais que pensent les acteurs de la mission de cette mise en image ? : « La restitution d’ambiance est très réussie. C’est très émouvant. Ca rappelle des souvenirs très forts, qui remontent à la surface. » ou aussi : « Cette bande dessinée casse le mythe du héros, souvent attribué aux gens de MSF. Ici, on  s’intéresse aussi à notre quotidien. Il faut voir nos missions comme ça. Ca peut permettre une réelle identification des gens. Cette bande dessinée nous ramène aux yeux du grand public à la réalité naturelle du terrain, à la différence des campagnes de communication institutionnelles qui portent sur de grands sujets. » Mais encore : « Cette BD tombe bien. Elle réhabilite le peuple afghan, après tout ce qui a été dit depuis les évènements du 11 septembre 2001. On a dès lors abordé les problèmes du terrorisme ou les enjeux géopolitiques mais on s’est très peu intéressés aux afghans eux-mêmes. » Tous rendent d’ailleurs hommage à Mahmad, leur guide-interprète afghan vivant en France, forcément très présent dans l’ouvrage et qui fut leur lien avec les habitants du pays en guerre.


 


Il ne s’agit pourtant pas de voir Le Photographe comme un récit historique : « La vision des faits est celle de Didier, le photographe, avec ses oublis et ses inexactitudes assumés. Ce recueil d’un témoignage n’a pas vocation de rigueur historique. »


 


En fait, à mi-chemin entre la bande dessinée et le reportage photographique, Le Photographe est un regard subjectif, un recueil de souvenirs d’un homme appuyés par les faits photographiques ou restitués par la bande dessinée. Emmanuel Guibert, épaulé par  Frédéric Lemercier dont  il convient de souligner l’excellent travail de mise en page et couleur, nous offre aujourd’hui une œuvre exceptionnelle à plus d’un titre, qui fera sans nul doute date dans l’histoire de la bande dessinée.


 


Prévu en trois volumes, le Photographe ne couvrira au final qu’un seul des 8 voyages qu’a suivi Didier Lefèvre en Afghanistan. Un recueil de photos, accompagné des récits du photographe et couvrant ses divers séjours en Afghanistan depuis 1986 paraît simultanément aux éditions Ouest France. L’ouvrage est décrit comme complémentaire avec la bande dessinée par Emmanuel Guibert (voir photo de la couverture en cliquant sur l’icône appareil-photo) LT


 


Le Photographe 1 – Dupuis – Aire Libre – 12,50€


Voyages en Afghanistan – Ouest France – Beaux Livres – 30 € (en vente dès le 20 octobre)


 


Propos recueillis par Laurent Turpin à la Maison Européenne de la Photographie, le 23 septembre 2003.