Là-bas

 

Voici une belle histoire qui jette sur le drame des rapatriés d’Algérie un éclairage à la fois tendre et dur. La tendresse, Anne Sibran la tire de ses souvenirs d’enfant et des récits mainte fois répétés que lui faisait son père. La dureté, c’est la déroute qu’ont connue ceux qui furent chassés de leur Algérie natale, leur vraie patrie. Entre les combattants du FLN et les extrémistes de l’OAS, la fuite fut souvent la seule option. Là-bas décrit la partie la moins connue de cette page d’histoire : le mauvais accueil reçu en France, le redémarrage à zéro, le déracinement physique et mental, la perte des repères, les regrets et les traumatismes revenant hanter les survivants jusqu’aux portes de la déraison. Le dessin renforce la prégnance de la narration. Dans un style expressionniste, volontairement épuré, très personnel mais rappelant parfois le meilleur Tardi, Tronchet rend parfaitement les affres vécus par les personnages, en usant habilement sur l’encrage (les couleurs chaudes pour l’Algérie, les bleus froids pour la France). Ce qui donne au final un récit de vie et de mort, d’espoir et d’usure, émouvant et fort comme seuls peuvent l’être les histoires vécues. Mais l’on retiendra surtout le bel hommage rendu à son père par une fille qui a pu trouver les mots pour dire qu’elle avait compris. Et que tout aurait pu être différent.

 

Tronchet & Sibran, Là-bas, Dupuis, collection Aire libre, 12,50 €.

 

 

 

Face de lune

 

Imaginons une île coupée du monde, placée sous la coupe d’un totalitarisme vulgaire et corrompu, et régulièrement balayée par des tsunamis destructeurs. Dans ce monde pathétique et décadent, tout droit inspiré de la Roumanie des Ceausescu, surgit un être pur, doté de pouvoirs extraordinaires, qui va provoquer la remise en cause des croyances et des allégeances. On retrouve ici la marque des oeuvres antérieures des deux auteurs : l’inventaire acide de la dérision sociale chez Boucq, l’anticipation fiévreuse et le goût pour les êtres porteurs de rupture chez Jodorowsky. Dans la foulée de leur précédente production (l’excellent Bouncer) le duo poursuit sa collaboration, aboutissant à une complémentarité inattendue génératrice d’une narration crue et mordante. Le trait de Boucq excelle à rendre la démence orgiaque de la société, tandis que Jodorowsky élabore une science fiction très proche de la futurologie, dans un scénario rythmé qui prend le temps de poser avec soin la psychologie des personnages et les ressorts de l’intrigue, tout en dévoilant en parallèle les mécanismes profonds qui taraudent les bases du régime. Derrière la dimension politique et sociale de l’antiutopie, se dessine peu à peu une orientation métaphysique sur l’irrationalité brutale du pouvoir et le sens de la vie humaine. Ponctué de proverbes tirés des sagesses orientales, de clins d’oeil (Trotski ou Lénine en conspirateurs), de références multiples (entre SOS bonheur et Les eaux de Mortelune) et d’une sévère dénonciation de l’engouement humain pour les impostures, cette oeuvre forte et inquiétante interroge les valeurs d’une société épuisée qui met en mouvement les éléments de sa propre destruction. Prochains tomes en février 2004.

 

Boucq & Jodorowsky, Face de lune, 2 tomes, Casterman, 25 €.

 

 

 

Mister George

 

L’épisode débute par la mort d’un conseiller du gouvernement américain dans un accident de la route et enchaîne rapidement avec la vie sans histoire de George, garagiste dans la petite ville sans relief de Selby. Dans cette existence en apparence heureuse et paisible, seuls clochent quelques détails : Tracy, l’épouse de George, n’est-elle décidément pas trop jolie et trop intelligente pour avoir épousé un modeste garagiste ? Ce dernier au demeurant ne tarde pas à se découvrir des compétences insoupçonnées. Tout va décidément trop bien. Victime d’un accident qui lui a fait perdre la mémoire, espionné, manipulé, George, aidé par Jenny, une journaliste d’investigation, va-t-il se découvrir un passé inavouable ? Le dessin, réaliste et efficace, sublimé par des encrages d’ambiance, et le scénario, écrit à deux voix, classique, ingénieux et nerveux (au point d’être presque trop rapide dans la plongée derrière les apparences), présentent une oeuvre de genre, bien dans l’air du temps, dans la foulée de la vague X files. Ceux qui ont aimé la série télévisée, le film Trumanshow ou la bande dessinée XIII, vont savourer ce thriller tout en atmosphère, très américain d’esprit et mâtiné de fantastique. Paranoïaque s’abstenir.

 

Labiano, Rodolphe & Le Tendre, Mister George, Lombard, collection Signé, 11,90 €.

 

 

 

EL NINO numéro 2

 

Toujours à la recherche de son jumeau, la piquante Véra quitte Tahiti pour l’Equateur. Elle y retrouve la trace de son frère qui a formé un gang de pirates spécialisés dans la lucrative activité du pillage de cargos. Mais la route est encore longue avant les retrouvailles. Cet album présente d’abord une peinture de la société sud américaine, avec son amour du football et ses bidonvilles, ses violences et sa pauvreté, ses dévouements et ses cruautés, avec à la clef une belle galerie de personnages qui ne sont pas secondaires : geôliers sadiques, douaniers impuissants ou corrompus, professionnels de l’assistance dévoués et désarmés, voyous sans foi ni loi. Pavlovic révèle toute sa virtuosité à croquer les visages expressifs, la beauté des femmes et les paysages, d’un trait réaliste, élégant et attentif aux détails. Quant à Perressin, il donne une narration naturaliste, sans temps morts, qui évite les facilités et les raccourcis. Superbe et captivant.

 

Perressin & Pavlovic, El Nino tome 2 Rio Guyas, Les Humanoïdes Associés, 12,35 €.

 

 

 

PIN-UP

 

Lorsque son fiancé Joe part à la guerre, Dottie, superbe créature aux yeux verts et aux formes épanouies, connaît une vie difficile et finit par devenir le modèle préféré du dessinateur Milton. Follement amoureuse, elle refuse d’abord de céder aux avances qui l’assaillent. Mais, peu à peu, elle se forge un caractère, à l’image de Poison Ivy, l’héroïne qu’elle incarne dans les pulps pour soldats. Son idylles avec Joe se poursuit néanmoins, alors qu’interfèrent de plus en plus fiction et réalité.

 

Rares sont les séries qui procurent une telle jubilation et peuvent se lire à plusieurs niveaux. On peut apprécier le récit au premier degré, attendre le retour de Joe et trembler pour la vie de Dottie. Ou alors y voir une réflexion psychologique, déclinaison des passions humaines où s’affrontent l’amour, la jalousie et l’obsession de la vengeance. Mais les amoureux de bande dessinée seront particulièrement sensibles à l’évocation de l’oeuvre du fameux Milton Caniff : une série de trips « à la manière de » (allusion à la série Male call mettant en scène la brune Miss Lace, dessinée par Caniff pendant la Seconde Guerre mondiale pour les revues de guerre distribuées par l’armée américaine du Pacifique à ses GI’S ; un volume de 112 planches sera édité en 1945), développe sur le mode d’un humour corrosif les aventures de Poison Ivy. Il s’agit donc en fait d’une oeuvre double, les exploits de la redoutable Poison Ivy (la bien nommée) s’emboîtant dans les aventures de la belle Dottie qui lui sert de modèle.

 

Cet album réunit en un seul tome les épisodes de guerre (suivent les années 50 puis 60) et permet ainsi de redécouvrir le chef d’oeuvre de Berthet, éblouissant dans son traitement des visages et des corps, et de Yann, auteur d’un scénario à imbrications multiples, très élaboré et tout à fait savoureux. Attention chef d’oeuvre.

 

Yann & Berthet, Pin-Up, 128 pages dont 8 pages inédites des aventures de Poison Ivy, Dargaud, 28 €.

 

 

 

J.D.