Dans une caisse de vaisselle précieuse, on découvre une boussole gravée de signes inconnus; dans un couloir, à côté d’un cadavre, de minuscules cônes de métal trop lourds pour être soulevés (on dira plus tard que ce sont des statues des dieux de Tlon) ; entre les rives à sec d’un ancien fleuve, « un masque en or, une épée archaïque, deux ou trois amphores de terre et le torse verdâtre et mutilé d’un roi portant sur la poitrine une inscription qu’on n’a pas encore réussi à déchiffrer ».

Momies dépecées, dieux coniques, épées rouillées, masques et alpha­bets inhumains… Si on s’en tient aux indices livrés par Borges, le monde de Tlon ne se distingue pas de celui de Philippe Druillet.

 

Je me méfie de la causalité, le hasard ne signifie rien pour moi, je ne perçois pas le temps. Seule, la subjectivité est réelle. Druillet est né l’année où Borges publiait son texte et partage avec lui un certain nombre de sources littéraires spécialisées: Poe, Dunsany, Wells, Lovecraft… C’est l’équivalent moderne d’une transmigration. Que les mêmes images se soient imposées à eux ne saurait surprendre, pas plus que la venue du chaos dans les gravures si régulières de M. C. Escher ou la verve historico-épique de Tolkien dans Le Seigneur des anneaux. Une forme unique se déploie sur une infinité de plans différents. Elle est à 1′<Euvre dans le réalisme magique des auteurs sud­américains, la logique torse de Kafka et Buzzati, les littératures à haut niveau de contraintes formelles… peut-être aussi dans les antimétaphysiques de Nietzsche, Freud, Einstein ou Planck. Mais son lieu d’élection, son biotope naturel, c’est la science-fiction. La SF est la mythologie de l’ici-et-maintenant et dans quelques siècles, on regardera l’intervalle chronologique 1800-2000 avec un éblouissement comparable à celui qu’inspirent aujourd’hui les « âges obscurs » qui séparent Mycènes d’Athènes. Comme dans la Grèce préclassique, des dieux nouveaux sont apparus en Occident, suscitant autour d’eux une multitude de rituels, de procédures divinatoires, d’états mentaux limites, de miracles – grâce à une convention de langage appelée science: le docteur Frankenstein et son monstre; les hallucinations antarc­tiques d’Arthur Gordon Pym; le capitaine Nemo; les Martiens de Wells ; Tarzan; Cthulhu ; Superman; les créatures de l’Id dans Planète interdite; les délires emboîtés de Philip K. Dick; les vers géants de Dune; Le Prisonnier et son village. 2001, Alien, X-Files… Name it !

 

(‘est le monde où nous vivons. Les archivistes occultes suggérés par Borges existent bel et bien: ce sont les auteurs de SF qui, depuis deux siècles, accumulent les preuves de l’existence d’une multitude de réalités coextensives à la nôtre. (omme Homère (mais sans le privilège de la primauté et de la solitude grandiose: mon deuil est mon tribut), les grands créateurs devinent la forme étrange dans le chaos de la tradition dont ils sont issus; ils la voient à 1′(Eil nu, comme un pan de nature originelle, et la célèbrent pour elle-même, tandis que le lecteur ou l’artiste mineur se lais­sent prendre au piège des représentations secondes. Aux États-Unis, dès les années trente, les couvertures des magazines de science-fiction étaient adorées comme des icônes (elles le sont encore aujourd’hui). Ici, en France, il a fallu attendre les convulsions de 1968 pour observer le phénomène. M(Ebius, Bilai, Druillet… La forme étrange était exactement celle des libertés qu’il fallait prendre et si on met de côté les infractions politico-sexuelles mendiées par l’époque, elle nous a légué ce qui nous manquait, une poignée de surhommes et de dieux: le Major Fatal, l’Exterminateur 17 , Horus et Nikopol, Shaan et Sloane. Dix ans plus tard, George Lucas s’est servi des planches de Druillet pour préparer les visuels de Star Wars ; Lone Sloane s’est réincarné en Han Solo – mais qui se doute, quand nos gosses jouent à la guerre des étoiles, qu’ils mettent en scène un fragment de l’esprit de Philippe Druillet, exfiltré-transfiguré n fois ? Le chien aux yeux rouges a quitté son plan d’origine, il évolue désormais librement dans les trois dimensions et sème derrière lui, outre l’histoire et l’image de ses voya­ges, ses armes, ses meubles, ses vêtements, sa vaisselle, ses objets de culte, les statues de ses ennemis… Il ne nous manque que sa royale momie.

 

Serge Lehman

 

Albin Michel