Laurent Turpin : Comment est né « Un drôle d’ange gardien » ?

 

Sandrine Revel : Diablo, ce « drôle d’ange gardien », existait bien avant que la série ne commence. Je l’avais créé, il y a quelques années pour illustrer une nouvelle dans Sud-Ouest Dimanche. Je voulais faire quelque chose de ce personnage qui me plaisait bien. Comme à l’époque, je connaissais déjà Denis Pierre Filippi, avec qui je faisais des petits projets de livre d’édition, lorsque nous avons appris que Delcourt préparait une collection pour la jeunesse, j’ai accepté de travailler avec Denis-Pierre tout en lui proposant de faire une BD sur ce personnage là.

 

 

 

LT : Diablo est un ange gardien d’autant plus drôle qu’il s’agit d’un diable …

 

SR : A l’origine, le diable est un ange déchu. Ici, l’inverse se produit. Un diable redécouvre des sentiments qu’il a perdus grâce à l’aide des deux orphelins qu’il doit protéger, Jean et Marie.

 

 

 

LT : Ce nouvel album, qui aborde des thèmes aussi délicat que l’adoption, semble plus grave que les précédents …

 

SR : On touche ici à la réalité. L’épisode précédent avait une trame plus fantastique. On n’était pas dans la même dimension. Le sujet est ici effectivement grave mais chaque album contient en fait une pointe réaliste. Elle est ici plus flagrante car l’action se situe dans le monde des humains.

 

 

 

LT : Les enfants orphelins semblent retrouver les premiers rôles dans cet album. Est-ce le signe d’une nouvelle orientation pour la série ?

 

SR : Non. Nous avons convenus, avec Denis-Pierre, de traiter en alternance les albums réalistes et les récits situés dans un univers plus fantastique. Cette orientation, prise dès le début de la série, nous permet de ne pas lasser les lecteurs et de développer de nouveaux personnages et de nouvelles situations.

 

 

 

LT : Dans « Des vacances d’enfer », Diablo et sa famille s’éclipsent même complètement durant une partie de l’album …

 

SR : Oui, pour laisser la plus grande place possible aux personnages de Jean et de Marie. Ce sont eux les principaux personnages de cette histoire.

 

 

 

LT : Comment se déroule votre collaboration avec Denis-Pierre Filippi ?

 

SR : Je lui laisse écrire le premier scénario sur lequel je fais une première lecture qui peut entraîner des modifications ou non. C’est une collaboration régulière. Le fait d’habiter à 30 km l’un de l’autre nous permet de communiquer assez souvent. Réciproquement, lorsque j’ai fini une dizaine de planches crayonnées, avant la couleur, je lui montre pour en discuter. Nous sommes tous les deux plongés dans l’histoire, du début à la fin.

 

 

 

LT : Intervenez vous sur le récit ?

 

SR : Non, sauf si il y a une chose à reprendre, comme par exemple la fin qui vient trop rapidement. Il arrive que le scénariste, comme le dessinateur, n’ait pas suffisamment de recul pour s’apercevoir d’un problème. Je suis là pour ça, comme Denis-Pierre pour mes dessins.

 

 

 

LT : L’univers graphique d’ «Un drôle d’ange gardien » est à la fois onirique et réaliste. Comment avez vous construit le décor de la série ?

 

SR : Au départ, comme un décor de marionnettes. C’est la raison pour laquelle il y a très peu de figurants, de personnages extérieurs, dans les rues. J’ai plus travaillé le premier album comme un livre d’illustrations, chaque case étant pensée comme une illustration. Comme je ne savais pas trop comment aborder cette BD au départ – je sortais de BD plus adulte – , je l’ai traitée case par case avec des illustrations posées. C’est moins le cas ensuite.

 

 

 

LT : Que prenez vous le plus de plaisir à dessiner : les décors du monde « réaliste » ou de l’enfer ?

 

SR : Les deux ! C’est vrai qu’il y a un gros travail de création en ce qui concerne l’univers de Diablo, car tout est à inventer mais ça a un coté très motivant. Pour « Des vacances d’enfer », les décors champêtres ont été sympa à réaliser.  Je me suis amusée à travailler avec des couleurs comme le vert, jaune … toutes les couleurs que je n’utilise pas habituellement.

 

 

 

LT : Pour une série jeunesse comme celle là, y – a – t’il des astuces graphiques ou de couleur pour ne pas effrayer les enfants ?

 

SR : J’ai toujours entendu dire qu’il fallait éviter les gros yeux ou les bouches avec des dents très pointues. Mais je crois que les enfants sont blasés à ce niveau. Pour les couleurs, je ne me suis rien interdit en me disant que ça n’allait pas plaire aux enfants. J’ai d’abord pensé à l’histoire et aux personnages, avant les lecteurs.

 

 

 

LT : La couleur, que vous faites vous-même, joue également un grand rôle dans cette série ..

 

SR : Comme je complexe beaucoup sur mon dessin, j’essaye de rattraper mes petites fautes par la couleur et de faire ressortir grâce à celle ci les choses que je n’ai pas réussies à mettre en avant avec le seul graphisme. La couleur est donc effectivement très présente et très lumineuse par endroit. Par exemple, dans le premier épisode, quand le diable se met en colère, il semble très méchant. On était dans un ambiance matinale, bleue, grise … Les deux, trois cases qui suivent sont alors dans les tons rouges, avec des flashes qui les traversent, pour refléter cette colère et effrayer le lecteur. Autre exemple, dans le nouvel album, quand le bateau dirigé par Jean risque d’en percuter un autre, j’ai mis du rouge pour signifier et souligner le danger.

 

 

 

LT : Vous avez reçu à Angoulême, en 2001, l’Alph’art jeunesse 7-8 ans (pour « Un zoo à New – York »). Est-ce la tranche d’âge à laquelle vous vous adressez ?

 

SR : Le public est en fait très large. Je constate, au cours des séances de dédicaces, qu’il n’y a pas que des enfants. Il y a également de nombreux jeunes adultes qui achètent ces albums, qui ont un rapport assez difficile avec la BD en général, mais retrouvent dans cette bande dessinée le coté « illustré » qui leur plaît. Je crois que c’est le cas pour tous les titres de la collection. On fait de la BD, tout en utilisant des matériaux originaux. Je pense à  l’acrylique dans « Toto l’ornithorynque » ou l’aquarelle dans « Victor ». En plus, le nombre de pages et de cases est réduit dans cette collection, ce qui en rend les albums sans doute plus accessibles.

 

 

 

LT : Comment avez vous perçu ce prix ?

 

SR : Ca me donne envie d’en faire encore plus, de travailler mon dessin. C’est très motivant.

 

 

 

LT : Vous êtes également illustratrice dans Sud-Ouest Dimanche et Milan Presse ?

 

SR : Chez Milan Presse, je travaille pour des revues diffusées sur cédérom, Mobiclic et Toboclic, pour lesquelles je fais des illustrations animées .Je travaille aussi pour « Moi je lis » et « Wapiti ». Dans Sud-Ouest Dimanche, je travaille plutôt sur des opérations « été » qui comprennent des illustrations couleur, pleine page, pour accompagner différents dossiers.

 

 

 

LT : Comment comparez-vous les deux activités, entre la BD et les illustrations de presse ?

 

SR : Avec la presse, on travaille plus dans l’urgence. Il faut réagir rapidement. On n’utilise pas les mêmes matériaux ni les mêmes moyens. C’est pareil chez Milan. Pour les cédéroms, je travaille d’abord au papier puis l’ordinateur prend le relais. Les formats sont également différents. Pour Sud-Ouest Dimanche, il s’agit de pleines pages. En plus, l’impression étant faite sur du papier journal, il faut penser aux couleurs adéquates.

 

 

 

LT : Vous avez également publié aux éditions du Cycliste un recueil de dessins d’humour, intitulé Bla bla bla !, qui est encore un autre genre graphique. Vers quoi allez-vous finalement vous orienter et quels sont vos projets ?

 

SR : Si je fais toutes ces choses variées c’est pour ne pas tomber dans un ghetto quelconque, qu’il s’agisse de BD, de presse ou de dessins d’humour. Ca me permet aussi de m’aérer. Après un an sur un album, ça fait du bien de faire autre chose. Mes projets sont un nouvel album, qui devrait sortir au mois de septembre aux éditions Delcourt et le cinquième tome d’ « Un drôle d’age gardien ».

 

 

 

LT : Pouvez vous nous en dire un peu plus sur cet album indépendant ?

 

SR : Je le fais seule, scénario et dessin. Il se situera dans la nouvelle collection d’Etienne Davodeau – l’auteur de « Rural ! » – aux éditions Delcourt, qui sera composée d’histoires vécues ou de reportages dessinés.  Je vais raconter ma vision personnelle sur les événements du 11 septembre 2001 à New York, puisque je me trouvais dans cette ville au moment des attentats contre le World Trade Center. Ce ne sera pas vraiment un journal puis que ça ne traitera pratiquement que de la journée du 11 septembre mais je vais retracer heure par heure ce que j’ai vu, qui est tout autre chose que ce que tout le monde a vu à la télé.