BD ZOOM : Vous avez débuté votre carrière en travaillant au sein du studio « Atchoum » avec Stéphane Duval, Erwan Fagès, Erwan Le Saëc ou encore Jérôme Lereculey. En faites-vous encore partie ?

DAVID CHAUVEL : Non ! Je suis tout seul chez moi maintenant.

 

BD ZOOM : Comme scénariste, que vous a apporté cette expérience de travailler avec des dessinateurs?

 

DAVID CHAUVEL : énormément ! Presque tout. Quand je suis arrivé chez « Atchoum », j’avais cette volonté de devenir scénariste, je connaissais très peu de chose en bande dessinée et encore moins en dessin. Et d’avoir passé quotidiennement presque 4 ans avec eux, de parler de dessin, de les avoir vu travailler sur leurs planches ou leurs illustrations et leurs couleurs, ça m’a tout appris et c’est quelque chose que je conseillerais à toute personne souhaitant être scénariste de BD.

 

BD ZOOM : L’expérience vous semble donc autant enrichissante pour un scénariste que pour un dessinateur ?

 

DAVID CHAUVEL : Oui. A un autre niveau pour les dessinateurs. Pour l’émulation que le studio ou l’atelier procure. Pour les scénaristes, c’est une possibilité de percer le mystère du dessin, qu’il n’aura jamais sinon, s’il ne le vit pas au jour le jour, avec les questionnements et les interrogations que se posent les dessinateurs. Ca lui permet d’entrevoir ce qu’est un dessinateur.

 

BD ZOOM : Cette expérience est terminée aujourd’hui en ce qui vous concerne ?

 

DAVID CHAUVEL : Nous nous sommes tous éparpillés. On travaille tous chez nous. Et même si cela a représenté pour moi l’apprentissage de beaucoup de choses, ça n’a pas été le cas pour l’écriture. Je travaille tout seul et suis incapable pour cela d’avoir du monde autour de moi.

 

BD ZOOM : Vous dites régulièrement avoir découvert la BD avec V pour Vendetta. Alan Moore est-il pour vous le plus grand scénariste de bande dessinée ?

 

DAVID CHAUVEL : C’est clairement ma référence personnelle ! Mais je ne suis pas sur qu’il me revienne le droit d’attribuer des prix aux scénaristes. Goscinny a été très important pour la bande dessinée franco-belge. J’aurais cependant tendance à penser qu’Alan Moore est un des rares génies de la bande dessinée et un des encore plus rares génies du scénario de bande dessinée, peut-être même le seul. Cela dit, tout ça est très contestable, chacun ayant sa propre définition du génie. Moi je pense qu’Alan Moore s’en approche beaucoup.

 

BD ZOOM : Qu’est-ce qui vous fascine chez lui ?

 

DAVID CHAUVEL : Sa puissance de travail, d’abord. Je sais parce que je le vis à quel point c’est difficile à gérer. Egalement la façon qu’il a de transfigurer les choses, c’est à dire de faire d’une combinaison texte-dessin quelque chose de « plus ». Avec Alan Moore, A plus B n’est pas égal à C, mais à D … ou à Z ou on ne sait pas trop quoi, et c’est quelque chose qui n’appartient qu’à lui. Il a surtout une énorme puissance de travail ; et une vision aussi, qui vient s’ajouter à une très grande érudition. Le tout est très bien géré.

 

BD ZOOM : Vous avez apprécié « From Hell »

 

DAVID CHAUVEL : Oui et non ! J’ai un problème avec « From hell ». Je l’ai acheté en fascicules, en anglais, que je lisais au fur et à mesure de leur parution. J’ai donc eu une lecture qui s’est espacée de 7 ou 8 ans et qui ne m’a pas permis de me rendre compte de l’étendue du livre. Je vais le relire en français avant d’avoir un avis définitif. Je me rappelle avoir été déçu, impressionné par l’ambiance et la quantité de travail mais déçu par la finalité. Mais je dois vraiment le relire.

 

BD ZOOM : Vous avez travaillé avec beaucoup de jeunes auteurs, aujourd’hui reconnu, mais dont il s’agissait à l’époque des premiers travaux. Ne voudriez-vous pas travailler avec quelqu’un de déjà installé dans le métier ?

 

DAVID CHAUVEL : En fait, ça m’est complètement égal. Les opportunités de collaboration avec les dessinateurs ne se calculent pas, elles se font au hasard, par des rencontres. Si celle ci se fait avec des gens qui ont déjà travaillé c’est bien, sinon, tant pis. Je ne recherche pas ça particulièrement.

 

BD ZOOM : y a t-il  un dessinateur avec qui vous aimeriez travailler ?

 

DAVID CHAUVEL : Non ! (rires) Oui , il y en a plusieurs. Mais il y a deux choses à considérer. D’abord il faut apprécier le dessin, voir des livres et avoir envie de s’y frotter voire de se l’accaparer car nous sommes quelquefois, et dans une certaine mesure, dans le registre de la possession. Ensuite il y a la personne. Tant qu’on ne la connais pas, tous les fantasmes sont possibles. Dès qu’on l’a croisée, on sent très vite si les choses vont être possibles ou pas du tout. C’est alors une question d’affinités. Ca ne se commande pas. Il y a plusieurs personnes. Mais quand on commence à être avancé dans le métier, on a tous beaucoup de travail, tous beaucoup de projets. Il faut arriver à se caler, à se rencontrer et ça prend du temps. Ce n’est pas quelque chose qui me perturbe beaucoup.

 

BD ZOOM : Est-ce dire que vous concevez la collaboration scénariste-dessinateur au delà d’une relation professionnelle ?

 

DAVID CHAUVEL : Je n’ai pas le choix à ce niveau. Pour moi ça a toujours été au delà d’une relation purement professionnelle. Quand on fait avec un dessinateur une série de quatre albums, ça va durer entre quatre et huit ans de travail commun, qui vont passer par des rencontres, des discussions, des coups de téléphones hebdomadaires, voire quotidiens, des échanges de fax, des festivals ensembles, des voyages ensemble, … On est donc amené à mieux se connaître et c’est de toute façon tout l’intérêt de ce travail.

 

BD ZOOM : Au fil des ans, vous passez d’une production plutôt « sérieuse » à des récits plus oniriques, voire délirants, comme Lili et Winkler. Comment percevez-vous et expliquez-vous cette évolution ?

 

DAVID CHAUVEL : C’est tout à fait volontaire. Mes premiers livres étaient froids, souvent durs, tristes et j’ai ressenti assez rapidement la nécessité de me lâcher, de me décontracter. Mais comme ce n’est pas naturel, ça prend du temps et des séries comme Ring Circus ou Lili et Winker participent à ce relâchement. Mais pour Lili et Winker, il y a aussi l’envie de faire des choses avec plus d’ immédiateté que ce que je fais avec du 46 pages couleurs.

 

BD ZOOM : Y a t’il un « style » Chauvel ?

 

DAVID CHAUVEL : Je n’espère pas !! Ce serait synonyme d’un enterrement de première classe. Je bouge beaucoup au contraire. Au début on m’a classé scénariste de polar un peu violent, un peu noir. Je pense prouver aujourd’hui que je suis capable de faire autre chose avec Arthur, Ring circus, ou Lili et Winker et j’ai bien l’intention de continuer à explorer vers l’humour, l’aventure et le livre jeunesse. J’ai des envies de plein de choses au fur et à mesure de années et elles se retrouvent dans ce que j’écris.

 

BD ZOOM : La jeunesse ?

 

DAVID CHAUVEL : Oui, cela fait déjà un moment que j’essaye de m’y frotter. Mon patron, Guy Delcourt n’a pas toujours été très enthousiaste. Sans doute parce que ce que j’écrivais au début n’était pas formidable mais je vais enfin franchir le pas avec Fred Simon, qui termine actuellement le dernier tome du Poisson clown. Nous allons ensuite débuter ensemble une série jeunesse dont l’action se situera chez les indiens d’Amérique du nord.

 

BD ZOOM : Qu’est-ce qui vous pousse vers le secteur jeunesse ?

 

DAVID CHAUVEL : mon fils !

 

BD ZOOM : Quel âge a-t-il ?

 

DAVID CHAUVEL : Il a un an et demi ! Donc en fait il ne me pousse à rien du tout. Plus sérieusement, ça m’attire depuis le début, quand Guy a lancé la collection et qu’il m’en a parlé mais je ne m’en sentais alors pas capable. Plus les années passent et plus j’y réfléchis et aujourd’hui je peux avoir ma place et faire quelques livres dans cette collection. Ca attire beaucoup les dessinateurs En plus le format de la collection, des livres de 30 pages, permettent de raconter beaucoup tout en gardant une certaine souplesse et légèreté. C’est très intéressant.

 

BD ZOOM : Bien qu’auteur « maison » aux éditions Delcourt, vous avez fait une incursion chez Glénat à vos début, avec Black mary, dessiné par Erwan Fagès. Cette série est-elle terminée ?

 

DAVID CHAUVEL : Non, il y a un dernier tome en cours. C’est vrai que c’est un peu long ! Le dessinateur a quasiment terminé le noir & blanc, il reste la couleur ensuite. La couverture est faite. L’album va sortir et ce sera le dernier de la série. Heureusement, la série se terminera et le problème de délais entre les albums avec ! Que les possesseurs des deux premiers volumes soient rassurés, ils auront le troisième ! Mais il faut encore compter une bonne année !

 

BD ZOOM : En 2002, donc ?

 

DAVID CHAUVEL : Oui

 

BD ZOOM : Le reste de votre production est aux éditions Delcourt. Qu’est ce qui vous pousse à mener tous vos projets chez cet éditeur ?

 

DAVID CHAUVEL : Ca s’est fait progressivement. J’ai d’abord signé chez Glénat avec Black Mary. Je n’avais aucune idée préconçue sur les éditeurs mais en l’occurrence, comme Jean-Claude Camano des éditions Glénat m’avait suggéré de travailler avec Erwan Fagès, la moindre des choses était d’aller le voir en premier. Puis Rails, réalisé avec Fred Simon, a intéressé Guy Delcourt, qui s’est ensuite intéressé aux Enragés, le projet avec Erwan Le Saec. Petit à petit, au fur et à mesure que je découvrais le monde de la BD et mon métier de scénariste, je me suis aperçu que le coté « sur la brèche » ou « mercenaire » d’un scénariste, qui l’amène à se faire publier par divers éditeurs, ne me convenait pas du tout. J’avais une idée un peu romantique, plus « début du siècle », de la relation auteur-éditeur au sens où j’avais besoin de quelqu’un globalement intéressé par mon travail, pas simplement quand celui ci lui fait gagner de l’argent. Et c’est le langage que Guy Delcourt a fini par me tenir. Il a voulu faire certains livres de David Chauvel, puis tous les livres de David Chauvel, mais aussi de tous les dessinateurs avec qui je travaillais. Car le problème aurait également pu se poser à ce niveau. Ca n’a jamais été le cas. Donc Guy est content de tous nos livres et on est content de travailler avec lui. Il n’y a donc aucune raison valable pour changer.

 

BD ZOOM : Vous êtes aujourd’hui, après dix ans de carrière, reconnu par la critique et le public. Quels conseils donneriez-vous à un jeune scénariste qui souhaite se lancer ?

 

DAVID CHAUVEL :  Je lui dirais d’abord « bon courage ! ». J’en connais quelques uns qui essayent en ce moment et c’est dur ! Bon courage parce que, même si 10 ans c’est très peu, la situation n’a rien à voir entre le moment où je suis arrivé et maintenant. Le niveau requis pour signer un premier contrat aujourd’hui, tant au niveau du dessin qu’à celui du scénario, est tel qu’il est très difficile d’y parvenir. Puis, je lui dirais de bien réfléchir, pour savoir s’il veut vivre de l’écriture en général  ou de l’écriture de bande dessinée. Ecrire des scénarios de BD n’a rien à voir avec des nouvelles, de la poesie, des romans, … tout comme un scénariste de télévision ne sait pas écrire des scénarios de dessins animés. C’est très spécifique.  Je lui conseillerais donc de bien réfléchir à ça et d’être sur de lui. Je lui conseillerais également de prendre son ego, de le mettre au fond d’un placard et de le jeter dans la mer ! Il faut aussi un certain goût pour la solitude, car à moins d’être en atelier, on est quand même beaucoup seul et il faut assumer ça. Voilà !

 

BD ZOOM : Merci pour eux !