Personnage truculent dont les amateurs de bande dessinée ne connaissent qu’une seule facette, Jean-Pierre Gourmelen nous évoque ici les aventures de Mac Coy, personnage emblématique de la BD de western des vingt-cinq dernières années. A l’occasion d’une interview-carrière à paraître début mars, les « fans » de Gourmelen sauront à cette occasion tout sur leur scénariste favori, entre autres qu’il fut écrivain de romans policier, illustrateur et, surtout… mais chut ! affaire à suivre.

 

 Yellow Kid : A quand remonte la naissance d’Alexis Mac Coy ?

 

Jean-Pierre Gourmelen : Il faut d’abord rappeler que je suis venu tout à fait par hasard à la bande dessinée. C’est Claude Moliterni, un ami d’enfance, qui m’avait un jour proposé d’écrire des scénarios. L’idée m’a séduit malgré le fait que j’ignorais complètement comment il fallait procéder… J’ai finalement débuté avec une histoire dessinée par Guido Buzzelli et publiée dans Phénix, qui se nommait Nevada Hill (album Dargaud – 1974). Puis, Claude Moliterni qui venait d’entrer chez Dargaud en 1973,comme directeur littéraire, m’a ensuite de créer une série pour un magazine entièrement consacré au western qu’il préparait : Lucky Luke (n°1 mars 1973). Il m’a alors proposé de travailler avec un dessinateur espagnol que, avouons-le, je ne connaissais pas : Antonio Hernandez Palacios, et nous avons fait un essai. Mais, ne sachant pas un mot d’espagnol, j’ai du écrire mes textes en français puis Claude se chargeait de les faire traduire et de les faire parvenir à Madrid.

 

YK : Pourrais-tu évoquer cette première époque ?

 

J-PG : Il a d’abord dessiné des pages qui n’ont jamais été publiées avant de réaliser finalement les premières histoires complètes, en dix planches, – l’action se déroulait durant la guerre de Sécession – que l’on retrouve dans le magazine Lucky Luke. Après la prépublication, Dargaud a souhaité éditer ces histoires en album, ce qui nous a obligé à concevoir des pages de liaison entres les divers récits complets et, tant bien que mal, nous avons réussi à donner une continuité à cet ensemble un peu disparate.

 

YK : Il s’agissait de l’album La légende d’Alexis Mac Coy publié fin 1974 ?

 

J-PG : Effectivement, mais je me demande encore d’où vient le nom d’Alexis ! Je me souviens qu’il apparaissait dans le contrat et dans les diverses publicités pour l’album mais, jamais ce nom n’est cité dans les aventures, c’est étrange…C’est un album qui a immédiatement marché, il me semble même qu’il a tout de suite été vendu à l’étranger !

 

YK : Tu as finalement rencontré Palacios lorsque l’album est paru ?

 

J-PG : Non, même pas, j’ai du faire sa connaissance que lorsque le deuxième ou peut-être même le troisième bouquin est sorti, sans doute à l’occasion du festival de Barcelone. La rencontre n’a d’ailleurs pas été simple, comme je l’ai dis je ne parlais pas espagnol et lui ne parlait pas français, ce qui limitait un peu la conversation. Je me souviens que ce jour là, il m’a offert un superbe colt de la grande époque. Antonio était réellement un type généreux et délicieux. Dans un premier temps, il était toujours un peu réservé, mais, vite, il devenait chaleureux, tout du moins avec ses amis. Sa documentation, surtout sur l’histoire des Etats-Unis de la période « western », était d’une richesse complètement dingue !

 

YK : Mais cette difficulté de communication n’était-elle pas trop frustrante ?

 

J-PG : Evidemment ça l’était , mais j’estime que notre travail n’en a pas trop souffert d’autant plus que j’ai toujours écrit mes scénarios en y plaçant de très nombreux détails, comme dans un scénario de film. Je précisais systématiquement le type de chaque plan et lui dessinait avec précision tout ce que je décrivais, au poil près. C’étais très satisfaisant surtout qu’on pouvait tout lui demander : si je souhaitais qu’il dessine la charge de Reichshoffen en trois-quart arrière et en contre-plongée il s’exécutait ! C’était vraiment un dessinateur exceptionnel.

 

 YK : Il a fait longtemps de la peinture il me semble !?

 

 J-PG : Oui, effectivement, il y avait un peu renoncé durant la période ou il se consacrait à la bande dessinée, mais je crois qu’il avait beaucoup pratiqué avant. Mais il venait surtout de la publicité, milieu dans lequel il étais très connu. J’ajouterai qu’il avait fait la guerre d’Espagne mais je ne sais pas exactement de quel coté. Il me semble qu’il m’a dit un jour qu’il avait appartenu à la division Azur, tu sais celle qui a été se battre en Russie aux cotés des Allemands, mais d’autres de ses amis m’ont affirmé qu’il était du coté Républicain, d’ailleurs quand on connaît ses trois albums de la série Eloy, la seconde version paraît la plus vraisemblable.

 

 YK : Combien d’albums ont été réalisés en couleur directe ?

 

J-PG : Les trois premiers si mes souvenirs sont bons, auxquels il faut ajouter Bolivar El Libertador qui était un  travail tout à fait remarquable.

 

YK : Combien avez-vous réalisé d’histoires ensemble ?

 

J-PG : Nous avons publié en tout vingt-et-un albums de Mac Coy chez Dargaud de 1974 à 1999, auxquels il faut ajouter Bolivar El Libertador (Dargaud – 1987) dont nous avons déjà parlé, plus diverses histoires courtes restées inédites en album.

 

YK : Y-a-t-il une ou plusieurs histoires qui te plaisent tout particulièrement ?

 

J-PG : On est toujours plus amoureux de certains titres c’est certain. Il y a toujours ceux que tu acceptes et ceux que tu rejettes. Je regarde toujours les choses du point de vue du scénario bien que, vers la fin, Antonio était un peu malade et son dessin devenait plus hésitant du fait de ses problèmes de vision, il ne voyait plus clair. D’ailleurs, j’en profite pour évoquer cette dernière période, la bande dessinée l’intéressait moins et il avait choisi de reprendre le pinceau. Il est alors redevenu un peintre très apprécié au point d’avoir de très nombreuses commandes de grands hôtels dans le style du Ritz, de divers ministères et autres. Il avait acquis une nouvelle notoriété au point de devenir très médiatique lorsqu’il est mort brutalement. A ce propos, j’aimerais ajouter qu’il est mort à sa table de travail, en douceur, sa femme croyait même qu’il s’était assoupi… il avait quatre-vingt ans.

 

Pour en revenir à mes titres fétiches, il y en a un, Camerone, que j’aime bien. Il avait d’ailleurs obtenu d’excellentes critiques dont une que je trouve flatteuse qui avait été publiée dans Le Képi Blanc, le journal de la Légion étrangère. De façon générale, je trouve que les histoires à compter de Little Big Horn sont plutôt sympas, y compris La Malle aux sortilèges et Le Fantôme de l’Espagnol, épisodes dans lesquels j’avais introduit du fantastique, ce qui n’est pas très commun dans le western.

 

YK : Quel est désormais l’avenir de la série ?

 

J-PG : Après le décès d’Antonio, les choses n’ont évidemment pas bougées pendant quelques temps, puis, Mme Palacios est venue à Paris pour récupérer les planches restées aux archives. Maintenant, nous avons décidé de continuer la série avec un autre dessinateur, je pense pouvoir annoncer aujourd’hui qu’il s’agit de Pierre Frisano, un dessinateur d’expérience très talentueux dont le graphisme est suffisamment proche de celui de Palacios. J’ai repris ma liberté par rapport à Dargaud qui a cependant choisi de conserver les droits des anciens titres. Je crois que les responsables envisagent d’en faire des compilations ce que je trouve étrange d’autant plus qu’il me semble que ce genre d’ouvrages ne marchent pas. Quand au nom du nouvel éditeur, il est encore un peu prématuré de le présenter.

 

YK : Il est heureux que Mac Coy ne disparaisse pas !

 

J-PG : Oui, c’est pour moi un plaisir d’autant plus grand qu’il s’agit d’un personnage qui a obtenu un réel succès. A peu de chose près, j’estime, si l’on ajoute les éditions étrangères, que Mac Coy s’est vendu au total à plus d’un million d’exemplaires… sans en avoir l’air !